[Interview] Arame Aby : une styliste stylée

Dialna - Arame Aby

À 24 ans, Arame Aby est une styliste qui a déjà des plans détaillés pour le futur. La jeune femme qui rêve de collaborations avec d’autres artistes émergents a une vision très précise de la mode, et de ce qu’elle représente pour une femme noire comme elle. Rencontre.

Il faut voir Arame Aby en action quand elle sort ses tenues des housses et qu’elle les défroissent en diffusant la vapeur avec le plus grand soin, on sent une passion pour le travail bien fait et la mode. Arame est touchante car elle fait partie des personnes qui ne parlent pas beaucoup mais observent avec attention ce qui se passe autour d’elle. Il y a chez elle cette envie de créer un nouveau monde, le temps d’une séance photo. Voici l’interview d’une styliste qui nous raconte ses premiers pas dans la mode, ses inspirations et ses projets ! C’est maintenant en exclusivité chez Dialna.

Dialna : Pourrais-tu présenter ton parcours à nos lectrices/teurs?

Arame Aby : Bonjour, je m’appelle Arame Aby, j’ai 24 ans et je fais du stylisme et de la direction artistique. J’ai commencé en avril 2021, lors du troisième confinement. Avec des ami.e.s artistes, nous avions décidé d’organiser une retraite artistique afin de stimuler notre créativité. Durant cette pause créative, j’ai réalisé un shooting photo ayant pour thème « les imprimés ». L’idée était de présenter trois tenues avec des pièces aux motifs imprimés.

Le stylisme m’a naturellement conduite à développer un intérêt pour la direction artistique. Je n’ai pas grandi dans un environnement où je pouvais m’exprimer librement et ça s’est poursuivi à l’âge adulte. La direction artistique apporte une sorte de solution à mon problème. Je la vois comme un moyen de partager ma pensée, de présenter ma vision du monde et montrer ce que je ne dis pas. Actuellement, je travaille sur plusieurs projets, certains en collaboration avec d’autres artistes et un autre sur lequel je travaille avec des amies, mais que je dirige seule.

 

Ma mère a toujours eu un sens inné pour la mode et la décoration. Elle achète ses pièces avec la plus grande attention et est très regardante sur les matières.
Arame Aby, styliste

 

Dialna : D’où te vient cette passion pour le vêtement et le style ?

Arame Aby : De ma mère. Petite, j’étais toujours collée à elle. Ensemble, nous feuilletions les magazines, nous pouvions passer des journées à regarder Fashion TV et nous allions faire du shopping aux Galeries Lafayette ou au Bon Marché. Je l’admirais beaucoup et je voulais à tout prix lui ressembler. Je copiais son style et ses coiffures. Elle a toujours eu un sens inné pour la mode et la décoration. Elle achète ses pièces avec la plus grande attention et est très regardante sur les matières.

 

Dialna - Arame Aby

Arame Aby ©NoraNoor

Dialna : Quelle est la première personne que tu as habillée ?

Arame Aby : Je crois justement que c’est ma mère à l’occasion d’un mariage. J’insistais pour lui faire porter quelque chose qui reste dans son style, mais avec un côté un peu plus audacieux. Sa tenue était composée d’une robe longue noire avec un imprimé de plumes dorées de chez Y.A.S et une paire de talons de chez Sergio Rossi qui avait de fabuleux talons torsadés pailletés. En terme d’accessoires, elle portait des boucles d’oreilles Chanel et un sac bandoulière de chez Sophie Hulme.

 

J’ai très vite compris que les femmes noires n’étaient pas bien perçues dans notre société. Aux yeux du monde, nous ne figurions pas ou en petit nombre parmi les femmes les plus jolies.
Arame Aby

 

Dialna : Quels sont tes influences (films, périodes, couleurs, villes) ?

Arame Aby : Mes influences me viennent de plusieurs disciplines. Ça peut être un podcast que j’ai écouté, un tableau que j’ai vu, un livre que j’ai lu, une chanson qui m’a touchée, un détail d’une photographie qui m’a tapé dans l’œil ou un spot publicitaire qui a suscité une réaction positive ou négative chez moi.

Dialna : En tant que femme racisée d’origine nord-africaine, je ne supporte plus les critiques sur mon apparence ou mon look. Je rembarre direct ! Est-ce le cas pour toi ? Si oui, comment en as-tu pris conscience ?

Arame Aby : J’en ai pris conscience par les médias : les réseaux sociaux, les magazines, etc, mais également par les discussions avec mon entourage. J’ai très vite compris que les femmes noires n’étaient pas bien perçues dans notre société. Aux yeux du monde, nous ne figurions pas ou en petit nombre parmi les femmes les plus jolies. Nous étions agressives et pas classe. Le manque de représentation ou l’abondance de mauvaises représentations a fait de nous un groupe indivisible, plein de stéréotypes négatifs. Les images véhiculées n’étaient pas représentatives de ce que nous étions.

À cause de cela, j’ai longtemps pensé qu’il n’existait qu’un type de femmes noires et que malheureusement, je n’entrais pas dans la case. Notamment, parce que je faisais partie de celles qui n’avaient pas le corps qu’on attendait d’une femme noire. Cela m’a créé un complexe que j’ai porté pendant des années. Aujourd’hui, je fais moins attention aux critiques, car j’ai su me déconstruire afin que ça m’impacte moins.

Dialna :  Dans l’un des speechs qu’elle a donnés aux CFDA Fashion Awards, Rihanna a dit : « En grandissant, je n’ai pas eu beaucoup accès à la mode. Mais d’aussi loin que je me souvienne, la mode a toujours été mon mécanisme de défense. » Que penses-tu de cette déclaration ?

Arame Aby : Je m’identifie à 100% à sa déclaration. Je me souviens que mon amour pour la mode est né de l’admiration que j’avais pour ma mère. Vers l’adolescence, c’était devenu un besoin de me protéger du regard extérieur. Cela permettait de cacher mes insécurités. J’ai toujours eu le sentiment d’avoir une personnalité « étrange ». Je me disais que si les gens se concentraient sur mon style, ils ne constateraient pas que j’étais différente d’eux. C’est la principale raison pour laquelle j’ai aiguisé mon style. La deuxième était qu’en tant que femme noire, j’avais conscience que je ne pouvais pas être « belle » alors je me suis dit que comme je ne pouvais pas avoir la beauté, il me fallait au moins le style pour compenser.

 

Personnellement, je suis fatiguée du tokénisme des entreprises et de leur technique de mettre en vitrine la seule et unique personne décisionnaire appartenant à une minorité visible.
Arame Aby

 

Dialna : Virgil Abloh pour Vuitton, Charef Tajer pour Kenzo, Bouchra Jarrar qui a dirigé Lanvin.. De nombreuses personnes racisées ont dirigé des grandes maisons de mode. Cela te fait rêver ou tu trouves qu’il n’y a pas assez de personnes issues de l’immigration dans ce milieu ?

Arame Aby : Ça ne me fait pas rêver, car cela devrait être normal. Le fait qu’on puisse tous les nommer et qu’on les présente comme des exemples témoigne justement du fait qu’il n’y en ait pas assez. Selon moi, il n’y a pas assez de personnes issues de l’immigration dans des positions de hauts postes dans des grandes maisons. Personnellement, je suis fatiguée du tokénisme (inclusivité de façade, ndlr) des entreprises et de leur technique de mettre en vitrine la seule et unique personne décisionnaire appartenant à une minorité visible ou en engageant de nombreuses personnes racisées qui, pour le coup, sont tout en bas de la pyramide hiérarchique et auront des perspectives d’évolution moindres.

Dialna : Quels sont tes créatrices/teurs préféré.es et pourquoi ?

Arame Aby : Je diviserai mes créateurs préférés en quatre catégories. Dans la première catégorie, je mettrais Afkir et Miss Sohee. J’aime le côté très frais et très moderne de leurs collections. Je suis séduite par le mélange de pièces aux coupes classiques hyper bien réalisées avec des matières originales aux couleurs audacieuses ou au contraire le mix de pièces originales avec d’autres plus classiques.

Dans la seconde catégorie, je mettrais Abdel El Tayeb et Tongoro. J’aime qu’on puisse deviner l’histoire derrière leurs créations. Ils mettent en avant leurs origines de manière magnifique. C’est du pur génie !

Dans la troisième catégorie, je mettrais Guopei et Iris Van Herpen. Le côté féerique irréel de leurs créations m’enchante. Le petit plus est le soin apporté à la direction artistique. Par exemple, Guopei explique les légendes qui ont inspiré leurs créations.

Dans la dernière catégorie, je mettrais Alex Perry et Carolina Herrera. J’aime beaucoup les pièces aux coupes classiques exécutées à la perfection avec de très belles matières.

 

Dialna - Arame Aby
Moodboard ©ArameAby

 

Dialna : Qui rêves-tu d’habiller chez les femmes et chez les hommes ?

Arame Aby : Les personnes que j’aimerais beaucoup habiller sont les nouveaux artistes. Je viens de débuter aussi et le fait que nous travaillons tous très dur pour atteindre nos objectifs me motive énormément. De plus, en développant des projets ensemble, je grandirais en même temps qu’eux. Je puiserais de ma force à travers leur travail, parcours et personnalité et avoir la chance d’être inclus dans leur projet et de faire partie de leur histoire serait une chance inestimable. Aussi, j’apporte une importance toute particulière à la création de liens solides avec les personnes avec lesquelles je serai amenée à travailler.

Dialna : En tant que styliste, comment as-tu trouvé la couverture de Vogue avec Aya Nakamura ?

Arame Aby : J’ai adoré la couverture ! Sa styliste a fait un travail remarquable ! Aya était très élégante vêtue en Balenciaga, avec cet immense chapeau. Je dirais qu’elle a enfin eu droit à une représentation digne d’elle et de son talent.

 

Dialna - Vogue
Aya Nakamura en couverture de Vogue (novembre 2021) (DR)

 

Dialna : La costumière de film, Arianne Phillip a dit lors d’une interview au magazine Première « Quand une personne a du style, c’est qu’elle a un rapport intelligent au vêtement ». Es-tu d’accord ? 

Arame Aby : Je suis totalement d’accord avec elle. Pour moi, cela requiert une analyse du vêtement : sa matière, sa coupe, sa couleur. Il y a toujours une pièce maîtresse que l’on souhaite plus mettre en avant que les autres. Ainsi, on est amené à se demander quelle sera cette pièce ? Comment la mettre en valeur ? Avec quelles autres pièces l’assembler ? Après l’analyse du vêtement vient celle du corps de la personne qui portera la tenue. Le but étant ensuite d’imaginer ce que le vêtement donnera sur elle. Une fois cela fait, nous pouvons procéder à l’ajustement. On peut, par exemple, apporter une modification dans la manière de porter certaines pièces, rajouter des accessoires, etc.

 

Dialna - Arame Aby
Moodboard ©Arame Aby

Dialna :  Sans hésitation, qui a du style, selon toi ? 

Arame Aby : Je dirais Hailey Bieber, Zendaya, Rihanna, Solange, Sevyn Streeter et Gemma Chan.

Dialna : Comment procèdes-tu pour réaliser un look ?

Arame Aby : J’ai trois méthodes différentes pour réaliser un look. La première consiste en la création d’un moodboard sur Pinterest. Dans ma deuxième méthode, je commence par mettre de la musique à fond pour me mettre dans un certain mood, ensuite je sélectionne des pièces, je les assemble afin de tester toutes les combinaisons possibles. Dans ma dernière méthode, j’enregistre des photos de plusieurs vêtements que j’aime bien et que je ne possède pas encore. Je vais ensuite en chercher d’autres afin de créer un look. Il peut m’arriver aussi de dessiner mes trouvailles et de créer des pièces qui iraient parfaitement avec pour plus tard en chercher des similaires qui existent.

Dialna :  Tu réalises des looks pour des tournages ou des séances photo mais pourrais-tu conseiller une personne sur sa tenue pour un entretien professionnel ?

Arame Aby : Absolument ! Je ne souhaite pas être cantonnée qu’à un certain type de réalisations et m’enfermer dans des cases. J’ai vraiment envie de travailler sur des projets distincts autour de la mode.

 

Dialna - Arame Aby
Arame Aby ©NoraNoor

Dialna : Que penses-tu de l’émission de Cristina Cordula « Les reines du shopping » ?

Arame Aby : Je suivais plus jeune. Je trouvais que c’était une émission sympathique et divertissante dans laquelle j’apprenais pleins de petits tips. Mais depuis plusieurs années, je ne suis plus du tout. Je pense que l’émission a mal vieilli. Je me souviens de certains passages assez problématiques.

 

Portez ce qui vous plaît et qui vous ressemble. Inutile d’essayer «d’être à la mode»
Arame Aby

 

Dialna : D’après toi, peut-on se fier à ses conseils (les femmes en formes de H, 8, Triangle, etc ) ?

Arame Aby : Oui, on peut les suivre si on en a envie. Selon sa morphologie, il y a des coupes ou des imprimés qui ne nous mettrons pas forcément en valeur. Par exemple, je sais que je suis un triangle inversé. J’ai les épaules plus marquées que ma taille. Par conséquent, dans le but de donner l’impression que j’ai un corps bien proportionné, si je décide de porter un haut près du corps, il vaudrait mieux que je porte un pantalon qui marquera ma taille mais qui aura plutôt une coupe évasée. Et si je veux porter quelque chose d’ample en haut, je peux porter un pantalon plus serré.

Dialna : Un conseil à donner à nos lectrices/teurs sur le style ?

Arame Aby : Quitte à ce que ça fasse très Disney…Portez ce qui vous plaît et qui vous ressemble. Inutile d’essayer « d’être à la mode ». It’s all fun and games !

Dialna : Si tu étais un vêtement, une ville, un pays, un plat, un film, une chanson ?

Arame Aby : Si j’étais un vêtement, je serais un blazer parce que c’est l’une de mes pièces favorites. J’en porte très souvent.

Si j’étais une ville, je serais Londres. Depuis petite, j’ai une certaine fascination pour cette ville. J’aime la liberté d’esprit et d’être de sa population.

Si j’étais un pays, actuellement, je serais le Sri Lanka, c’est ma dream destination depuis pas mal d’années.

Si j’étais un plat, je serais des pâtes. J’adore les pâtes et je déteste cuisiner…Je préfère aller au plus simple.

Si j’étais un film, je serais La méthode Williams (King William), le dernier film en date qui m’a marqué et j’en ai retiré pas mal de leçons. Mais celle que je me répéterais constamment en cas de doute, c’est «Suivre son plan peu importe ce que les gens autour de toi te diront». Ce film est arrivé à un moment où je ne savais plus si je devais suivre mon plan d’action ou écouter les autres.

Si j’étais une chanson, je serais PMS de Iamdoechii. Avant, ça aurait été Cranes In The Sky de Solange, mais mon mood actuel est différent et s’apparente plus à ce titre.

 

Dialna - Arame Aby
Iamdoechii – PMS
©Arame Aby

 

Dialna : Que peut-on te souhaiter pour le futur ?

Arame Aby : Multiplier les projets, être la prochaine Luxury Law, Shionat, Zerina Akers ou encore la première Arame Aby et pourquoi pas créer une marque de prêt-à-porter !

Encore une fois le magazine Dialna a repéré un.e future talent qui va prospérer dans le monde de la mode, on prend les paris !  Et quand Vogue fera une couverture avec cette incroyable jeune femme, on pourra se targuer de dire, on a fait une interview de la grande Arame Aby avant vous… Double snap ! Longue et belle route à elle.

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