[Humeur] J’ai perdu ma langue

« Quand les gens sont coupés de tout dans l’immigration, l’exil, la dernière chose qu’il reste, c’est la langue. La langue qui parle et la langue qui goûte. » Quand j’ai entendu la cuisinière et romancière Fatéma Hal prononcer cette phrase, j’ai eu un véritable pincement au coeur. Elle venait, en une phrase, de verbaliser mon mal-être concernant l’identité biculturelle. Que reste-il de l’exil de nos parents, de notre attachement à leur pays, quand on ne parle pas leur langue d’origine ? Et puis, pourquoi, malgré nos vécus et expériences différents, sommes-nous si nombreux à ne pas parler la langue de nos parents ? L’écoute d’un des épisodes solo du podcast Le Tchip (celui de François Oulac, sur le créole) a réveillé en moi la blessure de ne pas parler la ou les langues de ses parents.

Mon expérience est particulière. Ce n’est pas LA langue de mes parents que je ne parle pas, mais LES langues. La langue officielle du pays de mes parents est l’arabe, mais la véritable langue qu’ils parlaient est le Tamazirte, ou Tachelhite , plus communément appelée langue berbère (mais on a décidé qu’on n’utilisait plus ce terme péjoratif, non ? ).

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Plus grande Tazerzit en argent (9kg d’argent) au monde à Tiznit, à l’occasion du festival de Timizar. (DR)

Arabe ou Amazigh ?

Déçu par l’arabisation d’une partie même de sa famille après l’indépendance du Maroc, et motivé par une revendication qu’on pourrait appeler régionaliste de son identité amazigh, mon père a décidé à la naissance de ses enfants, que la langue arabe, (e darija marocain, donc) ne serait pas parlée chez lui. Ça sera Tachelhite ou le français pour l’intégration. Résultat, l’arabe a vraiment été une langue étrangère pour moi, et ce pendant de nombreuses années. Étant issue d’une famille à 100% amazigh, l’arabe n’était pas familier à mes oreilles. D’ailleurs nous n’étions pas des arabes. En tout cas, selon mon père. Parce que pour la société française, pour l’école, pour les blancs, voire pour les autres Maghrébins, j’étais, a priori, une arabe comme les autres. J’ai d’ailleurs mis plusieurs années à comprendre qu’il y avait une différence entre moi et les autres nord-africains autour de moi, tout comme il y avait une différence entre ces deux langues. Pour moi, tous les « arabes », les maghrébins parlaient la même langue que celle parlée chez moi.

Je repense à cette monitrice de colo à St Malo, quand j’avais 6/7 ans, qui m’a demandé de lui apprendre quelques mots en arabe, parce que son copain était algérien. Je la revois noter les mots en chleuh que je connaissais et que je lui indiquais, en me regardant bizarrement : « T’es sûre ? Parce que ça ne ressemble pas à ce qu’il m’avait dit… » J’étais persuadée de lui apprendre de l’arabe, mon arabe.. Désolée Clémentine, mais en fait, c’était surtout de la faute de ton fétichisme !

Donc, oui je connaissais quelques mots en chleuh. Des mots basiques. J’arrivais à dire quelques phrases de manière très bancales pour survivre et assurer un minimum de discussion avec mes tantes et cousins, des discussions d’enfant de 10 ans. Avec l’âge, les réflexions sur mon manque de vocabulaire, mon accent imparfait, ma syntaxe improvisée et incorrecte me touchaient de plus en plus. Bien entendu, ce n’était pas toujours malveillant. Mais c’était si récurrent, qu’à un moment, j’ai arrêté d’essayer. Ça n’était jamais comme il fallait. Et chaque été, la même rengaine. On me demande « Ar tsawalt Tachelhite ? » (Tu parles Tachelhite?). Je réponds avec un sourire forcé « Imik » (Un peu). Ça s’arrêtait là. Dans ma tête j’arrivais à faire quelques phrases, mais elles sortaient complètement tordues, voire ne sortaient pas du tout. Comment pouvait-on attendre d’une enfant, d’une adolescente de savoir parler une langue qu’on ne lui avait jamais vraiment enseignée ? D’ailleurs, comment apprend-on une langue orale qui ne s’écrit pas ou plus ?

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En juin 2019, un amendement parlementaire est passé indiquant que la langue amazigh « s’écrit et se lit en tifinagh », officialisant l’alphabet tifinagh originel de la langue à l’écrit. (DR)

Rupture identitaire

D’autant qu’à la maison, comme chez beaucoup de gens, la langue dite maternelle, tachelhite, sortait plutôt quand mes parents étaient en colère contre nous. Très rapidement, et de manière presque inconsciente, une connotation négative s’est posée dans mon esprit sur cette langue. L’écoute forcée et exagérée de musique traditionnelle à la maison ne m’a pas aidée à aimer et à vouloir dépasser le blocage que j’avais pour apprendre à la parler. Résultat, quand on ne parle pas la langue de sa famille, en fait-on vraiment partie ? Quand la discussion est limitée, qu’en est-il de la transmission, de la création d’un lien fort entre des membres éloignés d’une même famille ? Qu’on le veuille ou non, une rupture s’opère ; latente, inconsciente. On est alors doublement étrangère à son groupe. Parce que, pour certain.e.s, on vit loin d’eux, parce que la communication est difficile, voire impossible, et parfois, tout simplement parce que des conflits plus graves éclatent. Heureusement, ça ne se traduit pas toujours par une rupture familiale. J’ai encore des souvenirs très touchants des discussions ou de moments de vraie rigolade avec ma grand-mère, avec qui on communiquait dans une langue hybride, mi-français, mi-tachelhite. On devient innovant quand on galère 😉

Pour diverses raisons, il se trouve qu’une partie de ma famille, bien que amazigh, ne parle que l’arabe (et parfois le français). Là, pour ma part, j’étais vraiment en terre inconnue. Ça a été encore plus flagrant quand j’ai commencé à aller dans d’autres régions du Maroc. Ne pas parler, avoir une compréhension limitée de LA langue officielle de son pays d’origine vous enlève automatiquement une partie de votre identité, celle à laquelle on vous renvoie constamment en France. L’identité bi-culturelle qu’on passe notre temps à revendiquer en France nous échappe une fois là-bas. On manque de références populaires. On comprend un bout, le quart, le tiers, la moitié des discussions, des chansons, films, etc .. Au fond, il manque un bout de nous-mêmes. Partout.

Il y a presque deux ans, Nora publiait, ici même, un billet sur sa relation au darija. Elle partageait cette gêne d’essayer de le parler, malgré un accent bancal, et y abordait aussi le rejet de cette langue par certains. Néanmoins, elle expliquait s’être réapproprié cette langue, notamment grâce à la musique. À l’époque, déjà, son papier m’avait troublée, car même si je partageais certaines expériences, je réalisais de manière frontale que je jalousais ce retournement qu’elle avait su faire, alors que je n’avais pas réussi à le faire moi-même.

Malgré tout, avec le temps, j’ai réappris à apprécier le son que ces deux langues avaient à mon oreille. Pendant des années, on nous a répété combien l’accent marocain ou algérien étaient vulgaires comparé à l’égyptien, le libanais, etc .. On a intériorisé ça, tout comme l’idée d’une certaine pureté de la langue, plus on s’éloigne du Maghreb pour aller vers l’Orient. Cette dualité conflictuelle existe aussi entre amazigh et arabe au sein même d’un pays. Combien de fois, ai-je entendu que le chleuh était moche à entendre, qu’on n’était que des bergers illettrés, etc ..  Ce n’est pas toujours facile d’être en paix avec nos langues de cette manière. Et parfois, ça se joue par des choses futiles, comme la musique. Si je vous parle de Raïssa Killy, vous connaissez ? Je crois que je n’ai JAMAIS autant détesté quelqu’un. Au début des années 90, est arrivée sur le marché des cassettes audio/vidéos Wardavision  une nouvelle chanteuse. Pas n’importe quelle chanteuse, une jeune adolescente française, appelée « Raïssa Killy« . Imaginez, une française, blonde (rousse en vérité, ça a dû jouer) qui chante dans un chleuh parfait, avec tenues traditionnelles au passage. Une blanche qui a appris le chleuh et a adopté son folklore au point d’en faire carrière (qui a dit appropriation culturelle, et validation du dominant ?), alors que nous, on galérait à sortir trois mots d’affilée, et qu’on n’en pouvait plus de cette musique. Raïssa Killy a fait de mon adolescence un enfer (elle et la puberté avec acné, mais c’est un autre sujet). C’était LE point de comparaison systematique, pendant le temps qu’a duré sa courte carrière. « Tu vois, tu ne sais pas parler tachlehite, alors que Raïssa Killy, elle l’a appris. Elle le chante, et elle en est fière. Toi t’es chleha et tu ne veux même pas apprendre ou écouter ! » Raïssa Killy, si tu savais comme je t’ai maudite ! Le succès de Karen Chaussard aka Raïssa Killy tient surtout au fait qu’elle soit une française blanche qui daigne s’intéresser à la culture amazigh, pour en faire carrière. Elle était loin d’une Fatima Tabaamarant dans son impact poétique ou politique. Mais, ça, à ce moment là, je ne le réalisais pas.

Réappropriation

Et puis quelques années plus tard, place à un autre artiste, plus moderne, et plus local et légitime que la petite rouquine. J’entends un jour un chanteur marocain chanter en chleuh, sur une musique mélangeant le traditionnel et la soul moderne. Je bloque un instant. Certes, le chleuh utilisé est simple, mais je comprends les paroles, je les fredonne, même. Et surtout, je réalise que ça peut être stylé de chanter en Chleuh, tout simplement. Et finalement j’aime ce que ça rend à l’oreille. Oui, ça m’a rendue fière. Il en faut peu. Enfin il a fallu Ahmed Soultan, entre autres.


Aujourd’hui, je suis consciente des rapports de force et des luttes liées à la pratique de certaines langues en fonction des contextes. Les révoltes berbères au Maghreb ont joué pour la reconnaissance officielle des langues amazigh, comme a pu le faire la grande Fatima Tabaamarant en faisant un discours en chleuh au Parlement marocain. Lors des manifestations en Algérie, le darija est le symbole de la revendication d’une identité que le peuple reprend en mains pour définir son projet politique. La revendication à titre personnelle passe avec la culture populaire, qui nous touche peut-être plus facilement. On reste avec un usage bancal, cassé, sans savoir si on saura même transmettre un jour ces langues à d’autres générations, mais on essaye de faire la paix avec elles, et avec soi. Et ça, c’est déjà énorme. 

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