[Série] « We are Lady Parts », la sororité joyeuse et radicale

Dialna - We are Lady Parts

Lorsqu’on est une femme musulmane, il est quasiment impossible de se retrouver dans une oeuvre de fiction. Heureusement, une nouvelle série britannique a vu le jour, cette année, We are Lady Parts, écrite et réalisée par Nida Manzoor. Cette comédie raconte l’histoire d’un groupe de punk, composé de femmes musulmanes. C’est drôle, rafraîchissant et cela fait du bien. On vous en parle.

Amina Hussein est une jeune doctorante en biologie vivant dans l’est londonien. Elle est passionnée de musique folk américaine, mais met sa passion de côté dans l’espoir d’être assez convenable pour trouver un mari. Portée par sa recherche désespérée du “prince charmant”, elle se retrouve par hasard en pleine audition. Le groupe de punk Lady Parts recherche un.e guitariste. Amina, réservée, avec un gros problème de confiance en elle, va rejoindre le groupe composé par Saira, Ayesha, Bisma et leur manager Momtaz.

Dès le premier épisode, le ton est donné. We Are Lady Parts n’est pas une énième fiction avec une vision monolithique des personnes racisées et plus particulièrement des musulman.e.s. La classique division entre les méchant.e.s musulman.e.s pratiquant.e.s et les modéré.e.s (le plus souvent une femme) qui cherche à s’émanciper n’est pas présente. Exit aussi le traditionnel personnage blanc qui sauve l’héroïne de sa famille. On tient ENFIN la fiction qui nous montre la diversité des musulman.e.s. Les différentes jeunes femmes composant le groupe reflètent la diversité qui manque cruellement dans la fiction française. Alors qu’on a plutôt l’habitude de voir une seule personne racisée (généralement un homme), le cast principal est composé de personnes racisées et est majoritairement féminin. Elles ont chacune un caractère très distinctif. 

Des personnages complexes, loin des stéréotypes habituels

Saira, chanteuse principale du groupe, est une femme forte et indépendante, coupée de sa famille, et travaille dans une boucherie halal. Bisma, la bassiste du groupe, est mariée, et a une fille. Elle est en connexion avec la nature et est celle qui apaise les tensions . Ayesha, la batteuse, conduit un Uber. Elle a un caractère bien trempé qu’elle exprime avec son maquillage et son look mi-motarde, mi-traditionnel. Derrière sa carapace, elle cache un côté plus tendre. Momtaz, la manager du groupe, est le personnage qui reste le plus mystérieux. Elle vapote constamment et porte le niqab, qu’elle ne retire que dans une seule scène. On n’a que très peu d’informations sur sa vie. On découvre qu’elle travaille dans un magasin de sous-vêtements dans une des scènes les plus drôles de la série. Cela dit, il est difficile en six épisodes de creuser chacun des personnages. On espère qu’une deuxième saison nous permettra d’en savoir plus sur elle.

Dialna - We are Lady Parts
We are Lady Parts
(DR)

Les différentes intrigues n’abusent pas des grosses ficelles habituelles. Loin des relations frère/sœur conflictuelles dépeintes dans la majorité des cas, Nida Manzoor fait le choix de mettre l’accent sur la complicité d’Ayesha et son frère Ahsan par exemple. D’ailleurs les personnages masculins principaux, habituellement dépeints comme violents ou a minima misogynes, sont plutôt dans la douceur et la compréhension. Les parents, quant à eux, ne sont pas tous les gardiens d’une tradition oppressive. On comprend rapidement que les parents d’Amina ne sont pas ce à quoi on s’attendrait.  

Loin des conventions usuelles, ils n’ont pas de filtre. Lors de leur conversation avec un potentiel prétendant dont la famille est plus traditionnelle, la mère d’Amina laisse échapper maladroitement : “Her skin is usullay a lot clearer, but she’s premenstrual” (“sa peau est habituellement beaucoup plus belle, mais elle est en SPM”). Non seulement ils ne lui mettent pas de pression pour qu’elle trouve un mari , mais ils encouragent en plus ses aspirations artistiques. Sa mère lui demande même si elle voit quelqu’un en ce moment et Amina répond presque horrifiée que non. Sa mère lui rétorque alors : “You know what I mean the halal version” (“Tu vois ce que je veux dire, de manière halal”). Même si la quête d’un époux semble obsessive pour Amina au début de la série, cela ne devient pas l’intrigue principale. Le plus important est son cheminement personnel dans sa prise de confiance en elle, ainsi que la forte histoire d’amitié qui va lier les jeunes femmes au fil des épisodes.

Nida Manzoor ne choisit jamais la solution de facilité dans les dynamiques des personnages. Avant sa rencontre avec les membres du groupe Lady Parts, Amina a un groupe d’amies qu’elle fréquente à l’université. Elle est particulièrement proche de Noor. Cette dernière, déjà fiancée, l’encourage à “keep it halal” et apparaît comme le pendant plus traditionnel de ses nouvelles amies. C’est avec beaucoup d’intelligence que Nida Manzoor montre toute la diversité possible dans les relations d’Amina, sans jamais tomber dans la caricature.

Briser les codes

Voir un groupe de femmes musulmanes à l’écran dont les vies ne tournent pas autour du terrorisme, de la violence, qui existent pour elles, avec leurs propres intrigues est malheureusement si rare. On en vient à croire que dans l’imaginaire collectif et créatif, il est impossible que ces femmes existent. 

Dans de nombreuses séries (parfois purement féminines), on peut trouver un personnage secondaire qui sera l’alibi “diversité”, sans que le scénario ne  s’intéresse à son vécu (Jolene dans Le jeu de la dame). Tout comme il existe aussi des séries portant sur l’identité minoritaire du créateur, souvent masculin, dans lesquelles les femmes sont également au second plan (Ramy). Le reste du temps, les personnages de femmes musulmanes sont secondaires et ne sont qu’un prétexte pour parler de terrorisme (24, Homeland, etc.), de victimes d’abus en tout genre, venant essentiellement des hommes de son entourage (The Killing, The Good Doctor, par exemple), ou pour être sauvée par le personnage principal (en retirant son voile, c’est une évidence, comme dans Elite). Les personnages de Saira, Ayesha, Bisma et Momtaz, et dans une certaine mesure Amina brisent les codes que la société voudrait voir respectés. Elles ne correspondent à aucun stéréotype attendu. 

Dialna - We are Lady Parts
We are Lady Parts
(DR)

Et surtout leurs décisions, leurs choix ne se font pas en opposition avec leurs identités. L’un des personnages est en rupture avec sa famille à cause d’un passé douloureux, et à aucun moment, la religion en est la cause. Leur “musulmanité” n’est jamais un problème à résoudre. La foi, et plus important la pratique est présente, et ce, le plus naturellement du monde. On voit notamment des scènes de prières collectives ou individuelles, avec ces femmes différentes dans leurs cultures, leurs pratiques mais unies par leur foi, leur passion de la musique et un amour sororal qui dépasse les liens du sang. « We’re sisters who pray together, play together, speaking our truth to whoever can be asked to listen », déclare le personnage de Saira, leader du groupe et écorchée vive, dans son Manifeste du groupe. (Nous sommes des sœurs qui prions ensemble, jouons de la musique ensemble, et nous disons notre vérité à qui veut bien l’entendre). Cette réplique est véritablement l’âme de la série.

Nida Manzoor réussit ce que d’autres n’ont même jamais voulu faire : montrer à l’écran des êtres complexes dans leurs vies, forts, talentueux, drôles, déterminés. Il se trouve que ces êtres sont des femmes musulmanes, racisées, comme elle. Et c’est là où tout se joue. Des femmes musulmanes à l’écran mais aussi derrière la caméra, et à l’écriture pour un rendu plus réel.

La joie de vivre, une arme politique radicale

L’autre force de la série, c’est le format de la comédie qui en plus d’être réussie permet de montrer des personnages de femmes musulmanes, diverses, et même joyeuses. Certaines vivent des événements difficiles, comme dans la vraie vie, mais les moments de pure joie sont une bouffée d’air frais. Pour aider Amina à surmonter son angoisse de jouer devant un public, le reste du groupe l’emmène à la campagne pour un exercice de lâcher prise. Une sorte d’angry room en plein air, matinée de méditation spirituelle. Ce moment va sceller leur nouvelle amitié. Ces rires et moments intenses entre femmes musulmanes ne sont quasiment jamais présents dans la pop culture. 

Dialna - We are Lady Parts
Le cast de « We are Lady Parts » et sa réalisatrice. De gauche à droite Anjana Vasan (Amina), Sarah Kameela Impey (Saira), Juliette Motamed (Ayesha), Nida Manzoor, Lucie Shorthouse (Momtaz) et Faith Omole (Bisma)
(DR)

La bande-son de la série est une pépite et accentue le ton humoristique, parfois sarcastique, de la série. D’ailleurs, la première scène de répétition nous met tout de suite dans le bain. Le groupe chante Ain’t No One Gonna Honour Kill My Sister : “I’m gonna kill my sister. Die, die, die. Do you wanna kill her, mister? She’s mine, mine, mine”. Nida Manzoor crée des personnages qui refusent d’être victimes et retournent le stigma des crimes d’honneur pour en faire une chanson décapante. 

Dans l’un des épisodes, Amina est rejetée par un prétendant et confie à ses amies sa peine de perdre l’esprit devant n’importe quel “Bashir with the good beard” (Bashir à la belle barbe). Le groupe improvise alors une chanson sur ce thème dont les paroles révèlent le ras le bol de ces jeunes filles face aux différentes injonctions dont elles peuvent faire l’objet : « Are my clothes too tight? Do I laugh too much? You say I’m not polite, I say fuck you very much ». Cet échange entre Amina et ses amies, ces remises en question sont celles que toutes les jeunes femmes pourraient avoir entre elles. Les paroles des chansons ont d’ailleurs été écrites par Nida Manzoor et ses sœurs. C’est cette authenticité qui rend la série si unique. Enfin, l’alchimie entre les membres du groupe est indéniable. Les actrices ont commencé à répéter plusieurs mois avant le début du tournage de la série, leur laissant ainsi le temps de créer une complicité qui transparaît à l’écran.

Finalement aucune surprise que ce genre de série se fasse en Angleterre, plus habituée à une certaine subversivité dans le ton. On y trouve d’ailleurs une représentation plus importante de la diversité que dans les productions françaises. La télévision britannique semble plus audacieuse qu’en France, et notamment Channel 4 qui diffuse We are Lady Parts. On doit à cette chaîne notamment les brillantes séries Fleabag et Chewing-Gum. Néanmoins, les personnages musulmans étaient encore une fois aux abonnés absents.

Dans une étude rendue publique fin juin 2021, l’ONG Pillarsfund mettait en lumière le déficit marquant de représentations des musulman.e.s dans les films produits aux États-unis, en Australie, au Royaume-uni et en Nouvelle-Zélande. 1.8 milliards de musulmans dans le monde, et pourtant 90.5 % des films produits entre 2017  et 2019 ne contenaient aucun personnage musulman. Quand iels existent dans les films, iels sont d’une manière ou d’une autre lié.e.s à la violence (victimes à 53,7% ou responsables à 39%). Sur les très rares personnages musulmans, seulement 1 sur 4 est une femme. L’ONG a d’ailleurs lancé une campagne de mentoring associée à une bourse pour les créateurs / scénaristes musulmans, et Nida Manzoor en fait partie aux côtés, entre autres, de Ramy Youssef et Riz Ahmed. Ce dernier avait, en 2017, fait un discours devant le Parlement Britannique pour parler du manque de diversité à l’écran. Le “Riz test”, inspiré de son intervention, a été créé pour mesurer la manière dont les musulmans sont représentés au cinéma et à la télévision. Et We Are Lady Parts relève haut la main ce test.

Comme dirait Momtaz “This is us. By us. For us.” Et ce n’est pas l’équipe de Dialna qui vous dirait le contraire… 

 

Texte : Nadia Bouchenni et Nasséma

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