[Photos] Yasmina Guerma Laarabi : Féministe photographe

Dialna - Yasmina Guerma Laarabi

Nouvelle venue sur la scène photographique à Bruxelles, Yasmina Guerma Laarabi est autodidacte et déterminée à mettre en lumière des femmes souvent mises de côté. Un engagement féministe et artistique qui s’exprime dans une exposition de portraits dès le 8 mars 2019 au café Space à Bruxelles.

Yasmina Guerma Laarabi a une présence que l’on oublie pas. Elle parle sans bégayer, campe sur ses positions avec aplomb, et déconstruit l’absurdité de cette société avec beaucoup d’humour mais aussi de colère.  Pour sa toute première exposition photos au café Space, à Bruxelles, Dialna s’est intéressée à cette jeune activiste, qui démonte tout un système d’oppressions. Attention, caractère trempé dans de l’acier, c’est maintenant.

Bonjour Yasmina, qui es-tu et d’où viens-tu ?

Yasmina Guerma Laarabi ; Je m’appelle Yasmina Guerma Laarabi. Je veux qu’on mette le nom de famille de mon père et celui de ma mère pour honorer les deux parties de mon identité. J’ai 26 ans, je vis à Bruxelles et je suis photographe, activiste et féministe. J’ai une formation dans le social, et j’ai commencé des cours de communication, c’est de là qu’est venu mon intérêt pour la photographie.

Tu laisse tomber les études de communication c’est ça ?

YGL : Oui c’est ça. Pendant ces études, il fallait investir dans un boitier photographique, qui m’a couté très cher. Il fallait amortir l’achat (rires) et donc faire des photos avec. Mes première images, c’est Bruxelles. J’ai commencé à prendre des photos dans la rue. Exercice pas facile.

Qu’est ce qui a déclenché ton envie de faire de la photo ?

YGL : Le regard que l’on pose sur la vie. La photographie donne une nouvelle dimension aux choses ! On ne regarde plus les volumes, les couleurs, les lumières de la même manière ! Ça affecte tous nos sens même l’odorat. Et puis je suis partie au Maroc en vacances, je prenais des images de tout et le Maroc m’a donné quelque chose de vivant avec la photo. J’ai tellement kiffé l’expérience que je me suis dit c’est bon, la photo c’est pour moi. Chaque année j’explore photographiquement une région du Maroc ! Il me reste le nord et l’est marocain.

 

Parce que je ne rentrais pas dans leur moule, mon travail n’était pas validé par ces messieurs/dames. Je ne sais pas me plier aux règles, ça m’angoisse.
Yasmina Guerma Laarabi

 

Le déclic est passé, comment tu pose ton ambition artistique au sein d’un environnement hyper codé, voir même colonial avec les grandes écoles photos réservées aux élites ?

YGL : Première chose je n’ai pas voulu prendre de cours, car je ne suis pas scolaire, alors je me suis dit : « OK prends ton temps pour apprendre et ne te mets aucune pression ». Le terrain m’a beaucoup appris. Quand j’étais en cours de communication, les profs étaient tous blancs et on n’avait pas le même regard, quel que soit le sujet. Il y avait donc un vrai décalage, car moi je kiffais mon taf, et eux, pas ! Pourquoi ? Parce que je ne rentrais pas dans leur moule, mon travail n’était pas validé par ces messieurs/dames. Je ne sais pas me plier aux règles, ça m’angoisse. Ces gens veulent un copier / coller de leurs savoirs. On n’a pas le droit d’être authentique. Je me suis éloignée de ce monde scolaire, et j’ai regardé le travail de JR, Agnes Varda et Steve Mc Curry. Eux m’ont vraiment formé à l’image. JR c’est mon modèle, je veux faire comme lui (rires)..

Pourquoi JR?

YGL : On a les même kifs, il vient du street art comme moi, il photographie les gens que l’on ne voit pas. J’ai vu sa liste de film et documentaires, on aime les mêmes choses. Ce mec c’est une big influence ! Et comme lui, je suis cinéphile.

Quel films aimes-tu  ?

YGL : Olalala il y en a tellement ! J’ai adoré dernièrement The green book ! Charlie Chaplin m’a fait vibrer émotionnellement comme personne ! Tu te rends compte ce mec a touché la terre entière sans dire un mot ! J’aime beaucoup les films avec De Funès aussi, je me retrouve grave dans ses personnages, je suis ZAHAF comme lui ! J’ai un amour absolu pour les Marvels, impossible d’en rater un et puis je kiffe toute la filmographie de Lupita Nyong’o !

 

Je veux rétablir l’image des femmes que l’on bafoue à longueur de journée. Je ne me retrouve pas dans les pubs, ni dans les magazines, encore moins dans les expo réalisées dans des endroits dit « élitistes ».
Yasmina Guerma Laarabi

 

En tout cas ce qui sort de tes réponses, c’est que tu es sensible aux arts populaires (street art, Chaplin, étude sociale ). Là, tu vas exposer une série de portrait. Tu peux nous en dire plus ?

YGL : Oui c’est ma première expo, ca va s’appeler « Godess« , divines. Je veux rétablir l’image des femmes que l’on bafoue à longueur de journée. Je ne me retrouve pas dans les pubs, ni dans les magazines, encore moins dans les expo réalisées dans des endroits dit « élitistes ». Je me retrouve dans rien de tout cela ! Elles sont en majorité blanche, taille 34, cheveux lisses, peau impeccable, toujours souriantes ! À un moment donné, il faut arrêter de nous prendre pour des connes ! On ne connait pas beaucoup voire aucune femme qui ressemble à ce standard de beauté ! Quand on regarde l’histoire de la publicité, les femmes ont toujours été dénigrées et mal représentées, même en ce qui concerne leur intelligence ou leurs capacités ! Je voulais vraiment représenter des femmes, pas une femme !

Comment tu t’es prise pour réaliser ces portraits ?

YGL : J’ai fait un casting sur Instagram. J’ai été en contact avec 40 femmes, j’en ai photographié 30, en majorité des femmes racisées. La condition était : pas de Photoshop, il y avait une maquilleuse mais je tenais au côté naturel. Elle pouvait s’habiller ou poser nues, à leur aise. Ce que je voulais, c’est montrer une authenticité donc une divinité, que Photoshop ne rendra jamais à l’image. C’est bon, on a assez d’images retouchées au quotidien et c’est loin d’être conforme à la réalité ! Notre réalité, c’est la cellulite, les rides, les cheveux blancs, les bourrelets et les vergetures et il faut aimer tout ça sans négociation !

Parle nous plus de l’endroit où tu vas exposer, le Space ?

YGL : C’est un café au centre de Bruxelles, c’est un peu mon deuxième chez moi. Sur place, il y a des expositions, des concerts et des conversations activistes. J’ai intégré l’équipe il y a 3 ans, je connaissais les personnes qui tenaient les lieux. Au début, je venais avec mon ordinateur, boire un café et je m’y sentais bien. Je discutais beaucoup avec les personnes, je me sentais comprise mais aussi je ressentais ce sentiment d’épanouissement intellectuel, je grandissais à leurs côté. Et donc du coup, je leur ai proposé d’être bénévole.  Dans ce lieu je me suis déconstruite complètement et on ne peut que grandir après une déconstruction et ressentir cette évolution positive. Le space c’est mon propulseur dans la vie.

Dialna - Yasmina Guerma Laarabi
Extrait de l’exposition de Yasmina Guerma Laarabi © Yasmina Guerma Laarabi

Tu es féministe activiste, quelle est ta vision du féminisme ?

YGL : Ah oui !!! Féministe convaincue ! Je serais toujours du côté des victimes, Un mec qui agresse une femme, qu’il soit blanc ou racisé,  riche ou pauvre, reste un oppresseur. Je ne suis pas d’accord avec cette idée de défendre « nos frères« , coûte que coûte, comme l’a dit Houria Bouteldja. À partir du moment où tu es en tort et tu as agressé une femme, je ne serais JAMAIS de ton côté ! Et il faut pousser notre façon de penser beaucoup plus loin, même si c’est quelqu’un de ma famille, qui par malheur agresse une femme, je ne le protégerais pas. C’est impossible d’être du côté du bourreau, tu paies ta dette mec !  Un autre exemple, dans des mariages quand le DJ ou la DJETTE passe Saad Lamjraad, je vais voir la personne et lui dire retire moi ce son de suite, je pète l’ambiance je m’en fous  ! On doit donner 0 crédit à cet agresseur, boycott !

À propos de féminisme, qu’as-tu pensé de cette polémique à propos de Décathlon ?

YGL :  AHAHAHAHAHAHAHA, on dirait que la Terre s’est arrêtée de tourner, à cause d’un voile que cette enseigne a essayé de vendre. La France est un État laïc, pourquoi ils veulent interdire la vente d’un article de sport ? Ok d’accord, alors là il y a une partie de la population qui ne sait pas ce que c’est la laïcité, et en plus, et on veut clairement exclure une communauté, en l’empêchant de faire du sport ! Qu’est ce qu’on envoie comme message à une partie de la population ? Si tu portes le voile, tu ne peux fait pas de sport ?  Et ensuite il y a eu tout ce débat autour qui m’a fait fait mal au cerveau ! Avec ces pseudos laïcard et pseudo féministes qui prétendent vouloir la liberté des femmes ! Mais attends, la première des libertés c’est de nous habiller comme on veut, en fait ! Si moi demain je veux courir avec un panier de fruit sur la tête c’est quoi ton problème ?

En quoi le discours des « pseudo féministes » t’as gênée ?

YGL : Hommes et femmes, m’ont gênée et ils ont pris la parole à la place des concernées. Sur les plateaux télé il y avait que des mecs qui parlent à notre place, avec cette expertise de l’islam et du foulard, Frère, tu t’appelles Jean Claude ! C’est une blague ou quoi ? J’aimerais connaître ta branche d’étude dans ton expertise du foulard ? T’es plus soie ou synthétique ? On donne la parole aux non concernés encore une fois. Alors que personne n’a imposé à personne d’acheter ce foulard sportif ! Est ce que la France s’est rendue compte à quel point, elle s’est ridiculisée en retirant ce produit ?  Et les médias français qui ont fait une polémique sur un putain de bout de tissu, qui couvre les cheveux d’une femme, qui veut courir ! Les médias français n’ont rien à faire de leur vies ? Les gilets jaunes, les migrants, la crise écologique, Macron ! Hey BFM et France 2, je peux vous donner une liste de sujet « Importants » à traiter si vous êtes en manque d’inspiration.

dialna - Yasmina Guerma Lararabi
« Les agresseurs et oppresseurs se nourrissent de ton silence. Il faut leur taper la honte devant tout le monde. Il ne faut pas avoir honte et l’afficher devant des témoins. » Yasmina Guerma Laarabi © Nora Noor

Toi qui portes le turban, comment tu le vis ?

YGL : Oui je porte le turban, mais je pense surtout à ma mère et ma soeur qui le porte de manière classique. On t’interdit de t’habiller comme tu veux ! Cela fait 4 ans que je porte le turban tous les jours. Je me bats pour le garder sur ma tête ! Tu vois les visages du patriarcat en portant le turban. D’un côté j’ai eu les personnes de ma communauté qui me disaient « ça ne va pas avec ton caractère », « pourquoi tu le portes », « retire-le » , ou encore « c’est pas un vrai foulard », « t’es une musulmane 2.0, t’es pas une vraie »…  Ironie du sort, je l’ai porté deux jours avant les attentats de Charlie Hebdo. A ce moment là, j’étudiais la communication, Quand je suis arrivée en cours, je me suis pris des insultes comme jamais ! On m’a accusée d’être responsable de ces attentats, on me disait que je n’avais aucune décence, que ma religion était merdique, qu’il fallait que je rentre chez moi. Je suis née a Bruxelles, je suis chez moi !

Est ce que tu as été agressée ?

YGL : Est ce que lorsqu’on te crache dessus c’est une agression ?

OUI c’est une agression ! Tu peux porter plainte contre une personne qui te crache dessus !

YGL : C’est le deuxième jour où je portais mon turban, un mec dans le bus m’a craché dessus et m’a insultée. Sur le coup, je l’ai regardé avec mépris et j’ai rigolé, un rire qui défiait sa connerie, je le regardais vraiment avec dédain ce type pathétique. Puis, au fur et mesure de la journée, je regardais mes chaussures avec ce crachat dessus, je me suis sentie en colère et sale. On ne m’avait jamais manqué de respect à ce point ! Après ça je n’accepte plus rien, un mec qui rentre dans ma bulle d’intimité pour me susurrer un truc à l’oreille se prend une gifle ! Ma zone d’intimité est sacrée et mon corps m’appartient !

Tu fais quoi quand une personne s’approche un peu trop de toi, justement ?

YGL : Les agresseurs et oppresseurs se nourrissent de ton silence. Il faut leur taper la honte devant tout le monde. Il ne faut pas avoir honte et l’afficher devant des témoins.

Si tu avais à tirer une leçon de ton parcours ça serait quoi ?  

YGL : Tu sais, j’ai perdu un ami proche, il y a quelques années de cela, et ça m’a vraiment bouleversée. Lors de l’enterrement, je me suis dit, demain ça peut être moi, il y a eu comme une urgence de vivre sa vie ! Est ce que je suis fidèle à mes convictions ? Donc le turban je vais continuer à le porter, pour plusieurs raison, primo c’est une résistance politique j’ai envie de dire Fuck au système, bien sûr, c’est aussi religieux, je suis musulmane et je porte le foulard à ma manière, et je pratique ma religion comme je veux ! Aucun homme ne me dicte ma façon de vivre.

Pour l’avenir, tu espères quoi ?

YGL : Je suis une personne qui vit le moment présent. Là, je suis avec toi et je profite de l’instant, J’espère être dans le même cheminement avec mes convictions ! Je souhaite aussi que les femmes s’aiment d’abord, qu’elles travaillent sur elles-mêmes qu’elles aiment chaque ride, chaque vergeture ! L’autre jour dans une émission de la radio Arabel, une dermatologue nous a comparé à des zèbres ! Sérieusement on nous animalise sans complexe ! Donc n’écoutez pas ces conseils à la con, kiffez-vous inconditionnellement ! J’aimerais aussi dire aux femmes, qu’il faut se pardonner et s’ouvrir à d’autres femmes, sortir de sa zone de confort. Il faut bouger, rencontrer d’autres communautés, d’autres façon de vivre, c’est ça vivre !

Si tu était une ville  ?

YGL : Essaouira

Un pays ?

YGL : Le Maroc

Un plat ?

YGL : Des pâtes aux truffes

Un livre ?

YGL : Les justes d’Albert Camus

Une chanson ?

YGL : Freedom de Beyoncé, « The queen »

Un film ?

YGL : Lion

Un mot ?

YGL : LOVE, quand je finis mes conversations je signe avec ce mot 🙂

On ressort galvanisé de cette entretien avec cette jeune femme. Le féminisme est en marche, cette génération ne va pas se taire et ne va pas se laisser dicter sa conduite ! L’équipe de Dialna lui souhaite un parcours à la hauteur de ses ambitions en restant toujours authentique. Force à toi Yasmina !!!

 

Photo en Une : © Nora Noor

 

 

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