[Interview] Rania Aoun, de Tunis à Montréal

Dialna - Rania Aoun

Quitter son pays méditerranéen pour tenter de réussir loin de chez soi n’est jamais facile. Encore moins quand on est une femme. C’est pourtant ce que Rania Aoun, aujourd’hui Directrice au réseau international des chaires à l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture), ainsi que chargée de cours au département de la communication sociale et publique à l’UQAM (Université du Québec à Montréal) et à l’UQO (Université du Québec en Outaouais) a fait. A 37 ans à peine, cette tunisienne a un parcours qui intrigue autant qu’il inspire.

 

J’ai rencontré Rania Aoun il y a une semaine, lors de ma participation à la conférence « Parcours de femmes, libres d’être ». J’étais intriguée par ces personnalités qui venaient nous raconter leur parcours, non pas parce qu’elles sont femmes, mais parce que je m’interrogeais sur les difficultés qu’elles avaient pu rencontrer et sur l’origine de leur ténacité les conduisant par la suite à leur réussite sociale et professionnelle. Rania faisait partie du panel des trois femmes présentes venues partager leur expérience et son parcours et a suscité mon intérêt.

Elle est arrivée de Tunisie à Montréal en 2009, à l’âge de 27 ans, avec pour seul bagage une valise pleine de vêtements d’hiver (bien consciente de la rudesse de l’hiver québécois qui, croyez-moi, est loin d’être une légende) mais avec presque aucun vêtement d’été ! (inconsciente des étés caniculaires qu’elle découvrira avec surprise). Rania Aoun a ensuite entamé les démarches pour s’installer au Canada, sans en informer ses parents, sachant qu’ils tenteraient de l’en dissuader, plus par peur pour elle que pour d’autres raisons. L’inquiétude viscérale et compréhensible ressentie par la majorité des parents… Son père a été le premier à lire la lettre reçue confirmant son admission au département d’études littéraires dans le cadre du doctorat en sémiologie (étude des signes, expression verbale et non verbale) qu’elle envisageait d’entamer. Elle n’avait alors plus d’autre choix que de lui faire part de sa décision de quitter la Tunisie pour tenter l’aventure canadienne.

Les débuts sont difficiles pour Rania : l’éloignement de ses proches, la perte de repère, le mal du pays sans oublier le climat rude et difficile propre aux hivers québécois. Cependant elle fait partie de ces femmes qui ne se découragent pas. Accrochée à ses rêves, fidèle à ses objectifs, elle tient le coup et travaille parfois entre 15 et 25 heures par semaine, (comme correctrice d’examens, assistante de recherche, designer graphique), en plus de ses cours à l’université afin de joindre les deux bouts.

Rania, petit bout de femme déterminée, décrochera son diplôme et fera (et prendra !) sa place dans le milieu professionnel québécois. Elle est l’exemple illustrant parfaitement que la détermination et le travail sont les principaux mots d’ordre pour réussir.

J’ai eu le plaisir de l’interviewer pour Dialna.

Dialna - Rania Aoun
Rania Aoun à la conférence « Parcours de femmes, libres d’être » à la Grande Bibliothèque de Montréal, 21 mars 2019
© Fatine El Asri

Dialna : Raconte-nous un peu ton parcours scolaire et professionnel ?

Rania Aoun : J’ai fait la majeure partie de ma scolarité en Tunisie jusqu’à obtenir un Master en Sciences et Technologies du design. J’y ai été enseignante vacataire (chargée de cours) en design graphique, photographie et conception publicitaire. J’ai aussi été designer graphique pour de nombreuses multinationales. Aujourd’hui j’occupe un poste de chargée de cours à l’UQAM puis un autre en tant que Directrice au sein du département communication de l’UNESCO. Je termine aussi ma thèse portant sur la marque Facebook et sa construction de l’identité de genre par le design dans le cadre de mon doctorat. Croyez-moi, ce n’est pas facile, car en doctorat il ne suffit pas de réussir, mais il faut être excellent car la compétition est rude !

D : Parlons maintenant de ton parcours personnel. Quels souvenirs gardes-tu de ton enfance en Tunisie ?

R .A. : Mes parents étaient tous deux enseignants, alors dès l’âge de 5 ans, je suivais des cours de mathématiques, d’art etc. J’aimais beaucoup dessiner et lire. J’étais passionnée par les illustrations dans les livres. Ça me parlait, m’inspirait. D’où mon amour pour le design et le graphisme. J’ai eu une enfance heureuse et saine à Tunis.

Dialna - Rania Aoun
Rania Aoun dans son bureau à l’antenne de l’UNESCO, Montréal
© Fatine El Asri

D : Raconte-moi ce qui t’a motivée à quitter ton pays pour t’installer au Canada, et pourquoi tu as choisi le Canada justement, plutôt que la France, par exemple, qui géographiquement est pourtant bien plus proche de l’Afrique du Nord ?

R .A. : Je cherchais avant tout à acquérir une expérience différente en recherche. J’ai pensé à la France pour l’expatriation mais le système français étant beaucoup trop similaire au tunisien ça ne m’aurait pas apporté ce que je recherchais en terme d’apprentissage, d’expérience. Je souhaitais aussi découvrir une culture différente de la mienne. Ça n’a pas toujours été évident car j’ai dû m’adapter au système québécois qui diffère totalement du tunisien. J’ai senti un vrai décalage sur lequel j’ai bien sûr dû travailler.

 

D : En France et au Canada on parle de minorités visibles (parfois de minorités ethnoculturelles) pour définir une population (hors Autochtones) qui n’est pas de race blanche ou de peau blanche. Que penses-tu du terme et de ce qui est sous-jacent ?

R .A. : Je déteste cette expression ! Dire de quelqu’un qu’il est une minorité visible le renvoie à une position d’infériorité. C’est un terme péjoratif. Quand on croit en la diversité, l’échange, le partage, il y a automatiquement une initiative d’ouverture. Or quand on utilise le terme « minorité » on est forcément dans un rapport dominant/dominé.

 

D : Est-ce que tu as déjà regretté ta décision de partir de ton pays ?

R .A. : Je n’ai jamais regretté ma décision de partir. Je regrette juste d’être arrivée au Canada avec le statut d’étudiante étrangère, avec lequel je suis arrivée car les démarches pour obtenir sa résidence permanente (étape précédant l’acquisition de la nationalité canadienne) sont longues, onéreuses et fastidieuses.

 

D : Quel(s) conseil(s) donnerais-tu à ceux et celles qui souhaitent quitter leur pays pour le Canada ?

R .A. : De venir avec le bon statut ! (rires). Ils doivent se renseigner correctement sur les aspects légaux pour obtenir la citoyenneté, sur les perspectives professionnelles offertes, sur la vie en générale, les mœurs, la culture. Il ne faut négliger aucun aspect pour être sûr(e) de son choix.

 

D : Quel impact aimerais-tu avoir sur les femmes désireuses d’occuper des postes à responsabilité, des postes décisionnels, mais qui n’osent pas s’imposer ?

R .A. : J’aimerais tout d’abord leur dire de ne pas être émotionnelle, de ne pas avoir peur de prendre des décisions ou de prendre le lead sur des projets. Pour autant, il ne faut jamais renoncer à ses valeurs, à son éthique au risque de se perdre soi-même. L’impact que j’aimerais avoir c’est leur donner l’envie d’oser. J’aimerais les encourager, leur faire comprendre que si d’autres l’ont fait, pourquoi pas elles ? Elles doivent avant tout maintenir une énergie positive et ne pas se soucier des facteurs sexe/âge etc. Elles doivent s’imposer sans reculer devant les obstacles.

 

D : Avec le recul, comment ta famille perçoit-elle ton parcours, ton évolution ?

R .A. : Avec beaucoup de fierté ! Ils reconnaissent mon courage, ma persévérance et sont désormais conscients des sacrifices que j’ai dû faire. Au début, ils avaient peur de l’inconnu, des enjeux culturels etc. Aujourd’hui, ils portent un regard positif sur mon parcours et sont rassurés.

 

D : Tu parlais de sacrifices. Pour en arriver là, as-tu eu le sentiment d’avoir eu à faire des sacrifices ?

R .A. : Oui j’ai fait des sacrifices. Personnels d’abord, en quittant ma famille. En ne prenant pas le temps de fonder ma propre famille. J’ai aussi dû renoncer à une partie de ma jeunesse (sorties, voyages…). Professionnels ensuite, car si j’étais restée en Tunisie j’aurais certainement progressé bien plus rapidement dans ma carrière. Et puis, il y a aussi des sacrifices en terme de niveau de vie. J’ai quitté une situation financière en tant que salariée et suis revenue au statut d’étudiante. J’ai dû faire une croix momentanée sur mes privilèges, sur mon confort de vie.

 

 

 

D : Est-ce qu’il y a une personne ou personnalité en particulier, homme ou femme, qui t’inspire, te motive ?

R .A. : J’ai eu au cours de mes études 2 professeures qui m’ont beaucoup motivée, soutenue. Ceci dit la personne qui m’inspire le plus, c’est la reine Rania de Jordanie. C’est une intellectuelle, une femme impliquée qui a beaucoup donné pour l’enseignement. C’est un exemple à suivre pour renforcer l’enseignement et permettre son accès et celui à l’éducation au plus grand nombre de femmes, partout dans le monde. Elle est très charismatique et me sert de modèle.

 

D : Le mot de la fin ?

R .A. : Les connaissances sont acquises pour être partagées !

 

Rania a reçu plusieurs bourses et distinctions au cours de ses études et de sa carrière professionnelle. Elle est aussi l’auteure de nombreux articles portant principalement sur les thèmes du design, de la communication, et de la technologie. Elle donne régulièrement des conférences dans le cadre de son doctorat portant sur les articles qu’elle écrit.

Retrouvez l’ensemble de ses travaux sur son site web.

Fatine El Asri

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