[Interview] Bayt Zuhal, l’espace virtuel et spirituel marocain de Salma

DIalna - Bayt Zuhal

Sur Instagram, un compte tente d’éduquer sur l’histoire du Maroc avant la colonisation française, en mettant en lumière les diversités ethniques et culturelles du pays. Il s’agit de « Bayt Zuhal » (maison de Saturne, en arabe). Derrière ce profil, Salma, passionnée d’arts, d’histoire et d’ésotérisme. Dialna vous en parle.

Salma est une jeune femme marocaine de 23 ans vivant au Canada. Elle se passionne pour son pays et la richesse artistique du nord de l’Afrique. Cette région a connu une histoire complexe et diversifiée, portée par des influences très variées.

Dialna - Bayt Zuhal
Salma, créatrice de « Bayt Zuhal »
(DR)

La colonisation européenne, qui a débuté au XIXe siècle, a considérablement modifié le paysage politique de la région. La France, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni figurent parmi les puissances coloniales qui ont fait de cette région leur zone d’influence.

Les conséquences de la colonisation continuent de façonner la dynamique de la région aujourd’hui.

L’Afrique du Nord est une région dotée d’une grande beauté naturelle et d’une richesse culturelle avant la colonisation européenne. Les sociétés qui ont prospéré dans cette région ont laissé un héritage varié en matière d’architecture, d’art, de littérature et de modes de vie.

Salma a décidé de regarder cette partie du globe avec les yeux de l’amour et de l’admiration. Elle se pose la question simple « qui étions-nous avant la colonisation ? »  Tout simplement spirituellement amazigh !

Dialna - Bayt Zuhal
Homme riffain, portant une fleur derrière l’oreille. 1910. Photo issue du compte Bayt Zuhal (DR)

Dialna : Peux-tu nous dire d’où viens-tu ?

Salma : Je suis née au Maroc, dans la ville de Taza. J’ai passé mon enfance un peu partout au Maroc, avant de m’installer à Montréal au Canada avec mes parents.

D : Tes grands-parents et ta famille ont une place centrale dans ton travail. Les consultes-tu avant de poster des images ? 

S : Mes grand-parents ont marqué mon éducation et je les consulte toujours avant de poster leurs photos. Ils sont toujours enthousiastes d’en savoir plus sur mes projets, surtout mon grand-père qui adore l’art et la culture.

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Photo issue du compte Bayt Zuhal (DR)

D : Quelle est ta formation ? 

S : J’ai une formation en Arts Libéraux (Philosophie, Littérature, Histoire, Arts) et présentement je poursuis un double Bachelor en Histoire de l’Art et en Théologie.

D : Tu étudies les langues telles que l’arabe et l’hébreu, comme si tu voulais décoder un mystère ? Si oui lequel ? 

S : L’étude de ces langues me rapprochent de mes aspirations spirituelles et le « mystère » est de plutôt se rappeler que nous avons tous la même source, seulement différentes interprétations et perceptions de celle-ci. L’arabe et l’hébreu peuvent elles-mêmes être perçues comme des mystères car elles ouvrent des portes à des interprétations plus approfondies de la vie et la spiritualité.

D : Le Maroc et le peuple Amazigh tiennent une grande place dans tes projets. Peux-tu nous en dire plus ?

S : Vu que mon départ du Maroc n’était pas un choix de ma part, je suis toujours restée attaché à ma culture et ma terre et j’ai toujours senti que j’en avais plus à voir, à apprendre et à explorer. Je viens d’une tribu du nord-est du Maroc qui a été très arabisée, les Jbalas. Il n’empêche qu’ils ont toujours gardé une grande place pour la culture ancestrale et l’importance de la fierté de notre identité, que l’on parle couramment un dialecte amazigh ou non. Je pense aussi que dernièrement on se concentre trop sur un débat d’ADN (qui est très euro centrique d’ailleurs, l’héritage va au-delà des données/codes génétiques).

Mon exploration de ma propre culture et de l’histoire Amazighe en général a aussi pour but de promouvoir une créativité qui sommeille en nous et qui a façonné notre héritage, c’est aussi une manière de découvrir notre amazighité en dehors des définitions coloniales. Pour moi, Bayt Zuhal c’est aussi ma propre façon de me reconnecter avec ma culture et de créer ce sentiment de partage avec ma communauté. Bayt Zuhal offre simplement un grand espace digital de rassemblement et de guérison collective.

D : C’est une manière de s’éduquer sur notre héritage ? 

S : Oui. Bayt Zuhal a pour but ultime d’éduquer à propos de nos histoires nord-africaines et de rassembler la créativité qui gouverne nos cultures. L’idée, c’est de sortir des paradigmes des définitions artistiques occidentales et de se rappeler qui on est vraiment. Elle découle de plusieurs autres idées que j’avais pour rassembler la communauté maghrébine et je vois Bayt Zuhal comme un amalgame de toutes mes connaissances, mes expériences et héritages.

La structure et la curation de Bayt Zuhal ont été établies et pensées avant la création de la page Instagram, mais c’est durant le mois de Ramadan que j’ai ressenti une grande frustration et un besoin de créer quelque chose, j’ai alors décidé de commencer à poster et afficher l’univers Bayt Zuhal que je visualisais depuis quelques temps. J’avais déjà le contenu et la connaissance que j’avais collectionnés, il a fallu simplement me lancer.  C’est également durant un appel avec mes grand-parents que j’ai « brainstorm » le nom Bayt Zuhal, un nom en arabe pour faire référence à Bayt Al-Hikma (maison de la sagesse), en rajoutant une référence a Saturne, la planète qui représente le temps, la terre, les ancêtres et les secrets.  J’espère que Bayt Zuhal continuera sa mission mais évoluera également dans un contexte de collectif/maison artistique.

D : Bien plus qu’un compte Instagram, « Bayt Zuhal », c’est la reconstitution d’un véritable univers. On dirait que tu veux valoriser un patri/matrimoine. Est-ce aussi une volonté de ne pas oublier ? 

S : La reconstitution de cet univers est aussi une façon de créer un « safe space” pour nos communautés. C’est aussi pour moi un projet très personnel et sentimental, une manière d’honorer mes propres ancêtres, l’éducation que j’ai reçu de mes grands-parents et surtout mon héritage. J’ai commencé Bayt Zuhal car je ne me retrouvais pas dans les plateformes et projets qui visent les maghrébins. C’était un désir de créer et d’extérioriser la connexion que j’ai avec ma culture. Donc oui, c’est une volonté de ne pas oublier et aussi de rappeler à mon entourage qui nous sommes. Je pense qu’avant d’aller chercher de l’inspiration ailleurs, il est important de retrouver une inspiration qui provient de notre héritage et de se reconnecter avec sa culture de manière intuitive et spirituelle. C’est ce qui manque à nos communautés maghrébines ; cette volonté de se reconnecter en dehors des paradigmes coloniaux et de redécouvrir notre histoire en dehors des livres.

D : Archiver des photos, diffuser des connaissances et valoriser des artistes nord-africains, c’est pour toi un moyen de rappeler au monde que nous avions une histoire avant la colonisation ? 

S : Je pense qu’on est malheureusement encore attachés à une histoire coloniale et des sentiments nihilistes qu’on projette sur nos communautés. Bien sûr, il est normal de rester pris au piège de nos traumas collectifs mais il est tout aussi important de prendre l’initiative de se réconcilier avec son histoire, et cela demande une grande volonté et une curiosité qui va au-delà des structures coloniales.

Il faut aussi comprendre que notre réalité actuelle est plutôt un process de restructuration de nos identités culturelles et qu’il faut user de ce processus pleinement pour aboutir a un futur qui est a l’image de notre essence, notre héritage et notre authenticité.

D : L’élégance est centrale dans ton univers. En as-tu eu conscience, et est-ce une volonté de ta part de rendre hommage à l’art de vivre à la marocaine à travers ces images ? 

S : Même si je suis consciente de l’élégance évoquée par Bayt Zuhal, ce n’est pas non plus dans le but de trop idéaliser une image mais c’est plutôt un aspect qui vient de mon éducation et de ma propre exploration du passé et de mon identité. L’univers Bayt Zuhal veut mettre l’emphase sur une continuité visuelle et symbolique, tout en rappelant des secrets de nos histoires enfouis et négligés, notamment l’importance de l’esthétique et ses fonctions dans la culture nord-africaine.

Et puis dans l’art de vivre à la marocaine, fonctionnalité et esthétique ont toujours existé ensemble, le beau a toujours joué un rôle tant politique que spirituel. J’espère rendre hommage à ces valeurs de la bonne façon et de surtout transmettre le message clairement à mon entourage.

D : Tu as aussi une autre passion, celle de tirer les cartes. Te vient-elle de ton environnement ? 

S : Elle a commencé récemment dans les 3 dernières années. Cependant, mon éducation a toujours été liée au monde spirituel et même à l’astrologie. Mon grand-père a toujours apprécié explorer la spiritualité et m’a expliqué beaucoup de concepts ésotériques. On n’appelait jamais ça « astrologie » ou « ésotérisme ». Cela n’avait pas de titre, c’était seulement un apprentissage de la vie et pour moi c’était la norme avant de découvrir que c’était plutôt mal vu par d’autres personnes.

Même mon arrière-grand-père (Allah yrahmo) a dédié son temps à l’étude des religions et la spiritualité. Ayant étudié à al-Qarawiyyin (plus ancienne université, située à Fes, au Maroc), il a eu une éducation religieuse approfondie et rigoureuse. Et cet héritage de curiosité et d’approfondissement spirituel est resté ancré dans nos valeurs familiales, même en dehors d’un cheminement académique.

D : Tu te tires les cartes de tarot pour tes projets ? 

S : Le tarot pour moi est devenu une façon de me connecter aux gens et aux cycles de la vie en général. J’essaie le plus possible de ne pas en dépendre, surtout quand il s’agit de ma vie personnelle. En plus, en développant mon intuition, je n’ai presque pas besoin de la confirmation des cartes. J’aime me lancer dans mes projets avec ce que je ressens. Cependant, j’aime explorer plutôt le coté symbolique dans mes projets, le nom même de Bayt Zuhal est un hommage à l’aspect ésotérique dans ma vie personnelle et professionnelle. Au final le tarot est partie intégrale de mes projets et n’est donc pas un simple outil de réconfort quand j’en ai besoin.

D : Tu m’as dit que la diaspora marocaine qui te consulte pour une lecture de carte est familière avec le tarot de Marseille. Penses-tu que c’est lié aux cartes Scopa (jeu de carte italien très présent en Afrique du Nord) ?

S : Les visuels du Tarot de Marseille sont très similaires aux cartes Scopa, cependant Scopa ce n’est pas du tarot, c’est de la cartomancie donc c’est un système avec différentes cartes (55 au lieu de 78, pas d’arcanes). La raison de la popularité de Scopa en Afrique du Nord est non seulement la proximité à l’Italie mais aussi la discrétion des cartes, vu l’interdiction du Tarot, les cartes Scopa pouvaient être perçues comme de simples cartes de jeux.

Je suis cependant très attaché au Tarot de Marseille, et souvent je refuse de faire des tirages avec d’autres systèmes, le Tarot de Marseille a une histoire symbolique très importante, surtout dans l’héritage juif de la Méditerranée.

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cartes espagnoles DR

D : L’astrologie tient une place importante dans ton travail. Penses-tu que nous dépendons du système solaire ? Existe-t-il des textes religieux qui parlent de la place des étoiles dans nos vies ? 

S : L’astrologie pour moi et pour tous les astrologues assidus est simplement un langage qui unifie plusieurs apprentissages et sagesses de la vie et du cosmos. L’étude de l’astrologie est multidisciplinaire et vaste. Elle peut tant être spirituelle que laïque.

Bien sûr que nous dépendons du système solaire, même un astrophysicien athée le dira. Cependant, l’astrologie est mal comprise car les gens n’effectuent pas une recherche plus approfondie que ce qu’on leur raconte. L’astrologie étudie en simple termes la nature astrale de certains événements de la vie (et l’Histoire de l’humanité). Cela est comparable à une très longue étude de données ou chaque personne rajoute sa propre ligne de données (carte astrale) et ça n’en finit pas. L’humain a toujours observé les astres, c’est la raison pour laquelle nous avons un (ou des) calendrier(s).

Même dans les textes religieux, on fait allusion aux astres. Je peux donner des milliers d’exemples mais ma Surat préférée est Surat Ar-Rahman que j’ai longuement étudiée. Quand on sait lire plusieurs degrés de ce texte sacré, on s’aperçoit de l’importance du mouvement des astres et de l’unification de l’univers et de sa dualité. C’est une façon assez simpliste pour moi de décrire la Surat mais je vous conseille de la lire et la relire, surtout si vous connaissez l’arabe.

D : Le parfum est une autre de tes passions, que tu lies à l’ésotérisme. Peux-tu nous expliquer ? 

S : Le parfum est très attaché au monde spirituel. Dans la tradition Sufi, le parfum est une symbolique de la manifestation de l’âme dans le monde matériel. J’ai toujours apprécié les odeurs de oud, musc et jasmin, qui sont toutes utilisées dans les cérémonies et rituels spirituels. Dans ma vie quotidienne, mettre du parfum est aussi un rituel. Je n’aime pas sortir sans mon huile parfumée, je suis toujours parfumée de la tête au pieds. C’est ma façon de me connecter avec moi-même et bien plus qu’une simple identité esthétique.

D : Que te souhaites-tu dans un future proche ?

S : Je me souhaite de ne jamais perdre mon intégrité peu importe où j’aboutis dans la vie. Pour le coté professionnel, je souhaite bâtir une vraie communauté solide qui fera avancer la mission de Bayt Zuhal et qui offrira à mon entourage un exemple de renaissance culturelle et d’espoir collectif.

D : Un conseil à donner à nos lectrices/lecteurs ?

S : De toujours faire les choses pour soi-même d’abord et avec dignité. Dieu s’occupera du reste.

D : Si tu étais un pays, une ville, un mot, une chanson, un plat ?

S : Je serais bien sûr le Maroc.

Essaouira.

Saudade.

Salma Ya Salama (la chanson que me chante toujours ma famille).

Un peu cliché mais le Couscous (7 légumes) puisque il rassemble les gens.

 

Aimons chaque aspect de nos cultures pour décoloniser nos esprits et ne plus jamais vivre notre identité comme un embarras.

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