[Cinéma] Sorry to bother you

En ce début d’année 2019, les français ont enfin pu découvrir le premier film de Boots Riley, rappeur fondateur du groupe The Coup et militant actif, Sorry to bother you. Le film, sorti aux Etats-Unis l’été dernier a bien failli ne jamais sortir sur les écrans français.

Sorry to bother you, c’est d’abord le titre du sixième album du groupe de rap The Coup, dont était extrait The Guillotine, avant de devenir le film OVNI de l’année dernière aux USA. C’est aussi la phrase d’accroche des protagonistes du film, vendeurs en télémarketing : « Désolé de vous déranger ».  Cassius Green (Cash is Green), chômeur d’Oakland vit, avec sa petite amie, Detroit, dans le garage de son oncle, lui-même déjà endetté. Il décroche un poste de télémarketeur, et découvre, grâce à un collègue plus expérimenté, le secret de la vente par téléphone, surtout quand on est noir : trouver sa voix de blanc, avec l’assurance qui va avec, pour gravir les échelons de la réussite et sortir de sa condition de prolétaire, devenant ainsi un traitre aux yeux de ses collègues grévistes. Mais à quel prix ?

Dialna - Sorry to bother you
Tessa Thompson et Lakeith Stanfield © 2019 Universal Pictures. Tous droits réservés.

Des distributeurs français frileux

Le succès du film aux Etats Unis, l’été dernier, a été sans appel, entre bouche à oreilles et critiques unanimes. Le film bénéficie d’un casting mélangeant les jeunes espoirs du cinéma américain (l’excellent Lakeith Santfield, vu dans Atlanta, en tête, ou encore Tessa Thompson, vue dans Creed ou le dernier Thor), et les acteurs déjà reconnus comme Danny Glover (L’arme fatale) ou Terry Crews (The expandables). Pourtant, le film a failli finir dans le catalogue Netflix pour l’Europe, les distributeurs étant plus que frileux pour le sortir en salles, notamment en France. Une démarche qui a mis le réalisateur Boots Riley dans une colère certaine. Philippe Aigle, président d’Ocean Films Distribution a déclaré au Hollywood Reporter que « la distribution indépendante est devenue très fragile. Donc un film très afro-américain, avec un casting inconnu ici et aucune exposition dans les grands festivals européens c’est un gros risque pour n’importe quel distributeur« .

Casting quasi inconnu ou casting majoritairement noir, quel est le vrai problème au fond ? Ce n’est pas la première fois qu’un film rencontrant un grand succès aux USA peine à trouver un distributeur en France. Get Out, ou plus récemment Crazy Rich Asians. Plus de six mois, donc après sa sortie américaine, Sorry to bother you est arrivé sur les écrans français le 30 janvier 2019.

Le film est une comédie satirique anticapitaliste et loufoque, qui penche sérieusement vers le fantastique. Et contrairement à la phrase d’accroche Désolé de vous déranger, le propos, lui, le fait. L’activiste y dénonce la précarité des emplois alimentaires, les abus des grosses corporations, le modèle très libéral « Travailler plus pour gagner moins », sur fond de question raciale. Le personnage de Cash se sent inapte dans une société qui promeut la compétence, la productivité. Pour une fois qu’il trouve un domaine où il est bon, il se sent puissant, vivant, et ce succès lui donne accès à un autre monde, privilégié : promotion, augmentation et amélioration du pouvoir d’achat. Et tant pis pour les idéaux humanistes ?

Masque blanc

Je n’en dirai pas plus sur l’histoire pour préserver la surprise sur le twist et le dénouement. Boots Riley brise les barrières, met les pieds dans le plat. La symbolique de la « white voice » peut rappeler le discours du film « Get Out » (dans lequel Lakeith Stanfield jouait déjà) : Le seul moyen de réussite, voire de survie pour les noirs, dans un monde dominé par les blancs est de devenir blanc, à leur tour, littéralement et allégoriquement. N’importe quelle personne noire, ou racisée comprend ce qu’est cette voix blanche, ce masque blanc. Ne pas faire peur, rassurer, lisser ce qui fait notre identité (jusqu’aux cheveux), mais qui serait trop différent de ce que la majorité paresseuse attend d’eux. Dans ces fameux centres d’appels, cela va jusqu’à changer les noms qui sonneraient trop étrangers. Tous les « acteurs » ou démarcheurs s’appellent donc Frédéric.que Destivelle, Michel.le Durand, ou Dominique Legrand. Officiellement pour faciliter la prise de rendez-vous, mais on reconnait cette tentative d’uniformisation, d’effacement de nos identités qui fait que sur un plateau de télévision, un éditorialiste vendeur de haine se sente légitime de dire à une femme noire que son prénom (Hapsatou) le dérange et qu’elle aurait du s’appeler Corinne.

dialna - Sorry to bother you
Omari Hardwick, Lakeith Stanfield et Armie Hammer © 2019 Universal Pictures. Tous droits réservés.

À ce niveau de l’échelle sociale, Cash n’est pas le seul racisé. ll s’invente des lignes sur son CV, ainsi que de faux prix de l’employé du mois pour se faire embaucher, alors que l’employeur accepte « n’importe qui du moment qu’il s’en tienne à son script ». Le travail est ingrat, et le salaire, léger. Arrivé en haut cette échelle, après avoir emprunté un ascenseur social littéralement doré, entourés des grands patrons, il devient le seul noir, le phénomène de foire, qui doit amuser la galerie en jouant un autre rôle, celui du Noir divertissant. Histoires violentes de « ghetto », rap, Cash, isolé doit devenir, le temps d’une soirée le noir dont on aime avoir peur.
La recherche de rentabilité extrême de la force de travail par ses dirigeants va utiliser Cash contre ses semblables. dans un retournement assez surprenant.

Lutte des classes

Dans cette dystopie, l’autre combat est celui de la classe, la lutte anticapitaliste. Boots Riley ne le cache pas, lui qui se définit comme communiste, est là pour secouer le système. Avec son groupe, The Coup, il promettait déjà la Guillotine aux puissants ou 5 millions de manières de tuer un PDG (5 Million Ways to Kill a C.E.O., Titre issu de l’album Party Music). Il porte l’idée de la révolution prolétaire en lui depuis toujours Rien d’étonnant de le voir dépeindre une société où le travail non rémunéré devient la seule possibilité envisageable pour les plus démunis. Cette révolte des plus précaires est portée par les personnages de Squeeze (Steven Yeun), syndicaliste et gréviste chef, et Detroit, la petite amie de Cash, artiste conceptuelle et militante qui exprime son combat avec, entre autres, ses boucles d’oreilles à message.

Tessa Thompson
© 2019 Universal Pictures. Tous droits réservés.

Sorry to bother you a réussi tout ce que BlackKkKlansman a raté, Moins conventionnel mais infiniment plus pertinent et subversif, le film de Boots Riley nous pousse à la réflexion tout en innovant cinématographiquement. Le rappeur / réalisateur est le fils d’un avocat des Black Panthers, mouvement justement né à Oakland. La contestation fait partie intégrante de la ville qu’il dépeint, et son propos est au service des plus faibles. Il est d’ailleurs revenu sur le film de Spike Lee à sa sortie, assez énervé du traitement de l’histoire originale de Ron Stallworth.

Lakeith Stanfield est parfait dans le rôle de Cash, sensible, drôle, parfois malgré lui. Ce jeune espoir du cinéma américain arrive à trouver un équilibre entre le loufoque et l’émotion sans jamais en faire trop. Celui qui a incarné Snoop Dog dans Straight outta Compton représente le nouveau « cool guy », le côté doux dingue en plus. Dans Atlanta, son personnage de Darius, censé être secondaire a quasiment volé la vedette aux autres, essentiellement grâce au talent de son interprète.

Sorry to bother you est en salles depuis le 30 Janvier 2019 en France. Ne passez pas à côté de ce film !

 

3 Replies to “[Cinéma] Sorry to bother you”

  1. Très bon article. J’en pensais la même.

    1. Merci pour ton retour ! On ne s’est pas complètement trompées sur le film visiblement ^^

  2. […] la musique tient une place particulière dans le surprenant Sorry to bother you de Boots Riley.  The Coup est bien sûr en charge de la bande son du film, avec en ouverture […]

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