[Spectacle] “Les héritières”, hommage à Cheikha Rimitti

Dialna - Les héritières

Un spectacle en hommage au patrimoine laissé par Cheikha Rimitti a été créé autour du quartier parisien fétiche de la grande chanteuse, la Goutte d’or. Appelé “Les héritières”, et porté sur scène par quatre chanteuses et des musiciens vivant en France, le projet promet une célébration de l’oeuvre de Rimitti, décédée en 2006. 

Le jeudi 17 juin 2021, la place Cheikha Remitti était inaugurée en plein quartier de la Goutte d’Or. La reine du raï avait enfin une plaque à son nom dans ce quartier qu’elle avait si bien connu, chanté et aimé. Porté notamment par l’historienne Naïma Yahi et le directeur artistique de FGO Barbara, Mouss Amokrane (ex-Zebda), cet hommage a été l’occasion de rappeler ce que représentait Cheikha Rimitti pour le quartier mais aussi et surtout pour l’histoire de la musique. À l’occasion, un mini-concert avait été donné ce soir-là. Ce fut les prémices de ce qu’allait devenir le projet “Les héritières, hommage à Cheikha Remitti”.

Mouss Amokrane a alors demandé au musicien Nassim Kouti, grand amateur de raï et fan absolu de Rimitti de penser un concept autour de la diva du raï, avec plusieurs chanteuses. Kouti rassemble alors une équipe de super héroïnes pour rendre hommage à la grande Rimitti, le temps de quelques chansons. “Pour l’inauguration de la place, nous n’avions qu’un quart d’heure, nous sommes donc allés vers les titres phares, en tout cas ceux qui ont fait l’histoire de Rimitti en France et dans ce quartier de la Goutte d’or.  On a choisi les titres ‘Nouar’ et ‘N’ta Goudami’, avec aussi ‘J’en ai marre’. C’était ce qui nous paraissait logique”, raconte le musicien. 

Plus qu’un hommage, une reconnaissance

Mais cette inauguration est loin d’être la finalité de ce concept. Elle était plutôt une répétition pour un plus gros événement qui allait suivre. “On se disait qu’il y avait quelque chose à faire pour aller au bout de l’hommage, de la reconnaissance, en plus de l’inauguration de la place”, explique Mouss Amokrane.

 

On a beaucoup discuté sur l’importance de ne pas ‘popiser’ la musique de Rimitti, de ne pas la diluer.
Mouss Amokrane, Directeur artistique de FGO Barbara

 

Fin septembre, le FGO Barbara organisait son festival annuel, “Magic Barbès”, avec comme figure de marraine, Cheikha Rimitti, et comme thématique, “les héritières”. À cette occasion, Nassim Kouti et ses musiciens ont réuni sur scène quatre chanteuses, dans la lignée de Cheikha Rimitti : Cheikha Hadjla, Souad Asla, Samira Brahmia et Nawel Ben Kraïem, pour un concert.

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Les Héritières : Nawel Ben Kraïem, Souad Asla, Cheikha Hadjla, Samira Brahmia, sur la scèné de l’auditorium de l’Institut du monde arabe, le 8 mars 2022. © Nadia Bouchenni

Entre reprises, compositions personnelles, chansons de groupe ou individuelles, ces quatre héritières ont parcouru le patrimoine musical, culturel et féminin de la Rimitti. Le choix des titres était déjà en discussion depuis l’inauguration de la place en juin. “On avait déjà commencé à élaborer une longue tracklist de son répertoire et de tout ce qu’on voulait explorer, et puis on a préparé une playlist, avec environ une quinzaine de ses titres”, poursuit Nassim Kouti. 

 

Rimitti est indissociable de l’histoire du raï.
Nass
im Kouti, musicien

 

Le deuxième temps de travail a porté sur la construction musicale et narrative du spectacle. Le tandem Amokrane-Kouti s’est alors plongé dans une réflexion sur la portée de ce spectacle. L’essentiel était de faire du raï coûte que coûte, pour ces deux musiciens. “On a beaucoup discuté sur l’importance de ne pas ‘popiser’ la musique de Rimitti, de ne pas la diluer pour la rendre plus accessible à des gens dont ce n’est pas la culture”, explique le toulousain Mouss Amokrane. “À travers l’hommage à l’artiste extraordinaire qu’était Rimitti, on voulait faire un hommage au raï en tant que style musical à part entière”, poursuit-il.

Même son de cloche chez Nassim Kouti : “De fait, Rimitti est indissociable de l’histoire du raï”, selon le musicien. “Elle est la plus spoliée, la plus volée, la plus plagiée, essentiellement à l’époque où il n’y avait pas cette notion de propriété intellectuelle, comme maintenant. Cela a commencé à faire mal émotionnellement aux artistes quand ils en ont compris l’ampleur”, poursuit-il. Le musicien a bien fait attention de ne pas tomber dans un “puritanisme de la préservation” pour autant. “On a appelé ce spectacle ‘Les héritières’ parce qu’on voulait justement montrer comment cet héritage circule”, déclare-t-il. 

Une filiation on ne peut plus naturelle pour ce musicien intarissable sur le raï, qu’il conçoit comme une reconnaissance de cet héritage. “Revenons aux sources du raï, avant tout. Ce n’est pas un hasard que dans ce milieu d’hommes, c’est une femme qui en est la plus grande source. Elle a été célèbre à l’international très tard dans sa vie. Son apport musical ne pouvait plus passer inaperçu”, détaille Nassim Kouti. 

Il était alors évident d’avoir des femmes sur scène. Le casting s’est fait assez rapidement. “C’était une évidence pour chacune d’entre elles”, raconte Nassim Kouti. 

Un casting 4 étoiles 

Nassim accompagne habituellement Nawel Ben Kraïem sur scène et compose déjà pour elle. Bien que tunisienne, elle a trouvé naturellement sa place. “Sa voix s’y prêtait parfaitement”, précise-t-il.

 

Cheikha Rimitti est rapidement devenue une figure forte d’inspiration tant politique que féministe pour moi.
Nawel Ben Kraïem, chanteuse

 

Rimitti n’évoque pas spécialement de souvenirs d’enfance pour Nawel. “Quand j’étais en Tunisie, je connaissais surtout Hasni, Khaled, ou encore Mami”, avoue-t-elle. C’est seulement il y a une dizaine d’années, alors qu’elle fait déjà de la musique en France qu’elle découvre Rimitti. “Elle m’a impressionnée tout d’abord par son identité vocale, sa force. C’est vrai qu’il y a eu une petite identification de ma part à cause de ma voix. Mais au-delà de cela, il y a la force des mélodies, une identité visuelle très assumée, qui sort des sentiers habituels du raï, et des textes forts. C’est rapidement devenu une figure forte d’inspiration tant politique que féministe pour moi”,  explique-t-elle. Cheikha Rimitti et sa musique ont aussi été une porte d’entrée vers l’Algérie et sa communauté pour la jeune tunisienne. “Cela a été le début de ma relation à l’Algérie, à cette communauté qui nous ramène à notre histoire de l’exil, à cette façon de raconter l’Algérie avec authenticité”, conclut-elle. 

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Nawel Ben Kraïem, sur la scèné de l’auditorium de l’Institut du monde arabe, le 8 mars 2022. © Nadia Bouchenni

La deuxième héritière s’appelle Samira Brahmia. Nassim Kouti, l’ayant déjà vue sur scène, appréciait déjà beaucoup son travail. C’est Mouss Amokrane qui l’appelle un jour pour lui parler du projet. “J’y ai adhéré car on était d’accord de ne pas rendre un hommage trop lisse à cette artiste qui était une femme engagée, vraie. Je voulais absolument qu’on garde cette dimension rugueuse, gutturale, brute de Cheikha Rimitti”, déclare-t-elle.

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Samira Brahmia, sur la scèné de l’auditorium de l’Institut du monde arabe, le 8 mars 2022. © Nadia Bouchenni

Pour Samira Brahmia, Cheikha Rimitti c’est une certaine image de la femme algérienne, rurale et moins connue, selon elle. “Elle représente les valeurs de nos terres, africaines liées à la nature, à la vie, à l’expression des corps, à la tradition orale. Elle est le lien entre ce que nous étions en Afrique du Nord et ce que nous sommes aujourd’hui”, détaille la chanteuse. Elle révèle que son grand-père, poète à ses heures perdues, avait déjà rencontré Rimitti pour faire de la poésie et de la musique ensemble. “J’aurais adoré la rencontrer, moi aussi. Elle est malheureusement décédée quelques mois avant la sortie de mon album, en 2006. Dessus, il y a un titre, ‘Ahmed Edjadarmy’, qui me fait penser à elle. Il est d’ailleurs dans le spectacle”, détaille-t-elle.

 

Cheikha Rimitti, c’est l’emblème de la liberté. Elle nous a ouvert toutes les portes.
Souad Asla, chanteuse

 

L’inspiration du Sahara natal de Souad Asla a également tout de suite séduit Nassim Kouti. La chanteuse organisait des ateliers de chant et de danse du désert au sein du quartier de la Goutte d’or, et Mouss Amokrane l’avait déjà repérée au FGO Barbara. Pour elle, le lien entre Cheikha Rimitti et le Sahara est naturel. Outre les similitudes dans les percussions, la reine du raï entretenait un rapport affectif avec cette région, selon Souad Asla. “Cheikha Rimitti était une amoureuse du désert. Elle venait souvent y animer des soirées privées, ou tout simplement se retirer pour du repos”, explique-t-elle.

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Souad Asla, sur la scèné de l’auditorium de l’Institut du monde arabe, le 8 mars 2022. © Nadia Bouchenni

Elle se souvient enfant, qu’elle écoutait sa musique à l’abri des hommes de sa famille, mais aussi le rapport des femmes à sa musique. “Dans les mariages, dès qu’on mettait ses chansons, toutes les femmes se levaient et dansaient. Cheikha Rimitti, c’est l’emblème de la liberté. Elle nous a ouvert toutes les portes. C’est une chaîne qu’on est en train de construire pour nos filles”, confie-t-elle. 

Souad Asla témoigne d’un moment privilégié avec Cheikha Rimitti, il y a une vingtaine d’années. “Je l’ai accompagnée pour des concerts à Londres. On a passé 4 jours merveilleux ensemble. Tout le long du trajet en train, elle me chantait des chansons en précisant ‘celle-ci, elle est de moi, celle-là aussi’ ! J’ai vu une femme extraordinaire, mais fébrile aussi. Une fois sur scène, elle se transformait en déesse. Quel courage et résistance!”, s’exclame-t-elle. 

Enfin, il y a l’élément central, “le noyau” selon Nassim Kouti, Cheikha Hadjla. “Je l’ai rencontrée par l’intermédiaire de Sofiane Saidi, avec qui elle avait fait un spectacle de medahat. Hadjla, c’est l’héritière directe. Elle vient de cette culture, elle connaît ses codes, et elle en fait ce qu’elle veut”, raconte-il. 

Quand il l’appelle pour lui parler du spectacle, la chanteuse est ravie d’apprendre qu’un tel hommage se prépare, d’autant qu’elle a connu Rimitti. “Je l’avais déjà rencontrée quand j’étais très jeune, en Algérie. Mais je l’ai vraiment découverte en arrivant en France, dans le 18e arrondissement”, explique-t-elle. Elle a d’ailleurs déjà travaillé avec elle pour des mariages. “On avait parlé de moi à Rimitti. Un jour, un certain Boualem qui la connaissait me dit ‘Cheikha Rimitti a besoin de toi’. Je lui dis de la faire monter chez moi, mais elle ne voulait pas monter. Elle m’attendait dans un café en bas de chez moi. Je suis donc descendue et elle m’a proposé de l’accompagner lors de mariages. Elle était déjà un peu malade à cette époque. Ensuite on s’est souvent croisées”, raconte Cheikha Hadjla. 

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Cheikha Hadjla, sur la scèné de l’auditorium de l’Institut du monde arabe, le 8 mars 2022. © Nadia Bouchenni

Le respect qu’elle porte à Rimitti est prégnant dans chacune de ses phrases. “C’était une très grande dame. J’espère qu’on arrive à respecter son travail à notre manière, les autres héritières et moi sur ce spectacle. C’est tout ce qui compte”, confie-t-elle avec émotion. 

La France, Rimitti et ses héritières

Chacune de ces héritières a une histoire personnelle avec la présence en France de Cheikha Rimitti, et c’est justement ce point de vue français qui explique ces choix pour Nassim Kouti. “Ces héritières elles sont ici, et c’est donc l’ADN musical d’ici. C’est notre vision. Il faudrait des dizaines d’hommages un peu partout à Rimitti pour la raconter pleinement”, nous livre-t-il.  

La cohérence de ce spectacle pour Mouss Amokrane vient aussi de l’histoire de chacune des personnes présentes sur ce projet. “S’il n’y avait pas notre mouvement à nous, les enfants de cette histoire, il n’y aurait pas cette résonance là, en tout cas pas à ce point. Barbès est devenue  la capitale musicale du monde, à cette époque. C’est au cœur de la musique de Rimitti, et de l’histoire de Nassim, des chanteuses. C’est ainsi que le spectacle fait sens”, assure-t-il.

 

Je n’ai aucun doute sur le fait que cela puisse toucher du monde, sur le fait qu’elle soit une source d’inspiration. C’est un trésor d’histoire.
Mouss Amokrane

 

Sur scène, les chanteuses et Nassim Kouti sont accompagnés par des musiciens aguerris, spécialistes du raï. “Les musiciens sont algériens, ou franco-algériens et ils ont surtout baigné dans cette culture. Ils en ont les codes. Ils avaient cette spontanéité à jouer ces morceaux. Mais pour autant, il fallait faire avec le background musical de chacun, et c’est ce qui nourrit le show”, raconte Nassim Kouti. Les musiciens mélangent leurs influences raï avec leurs inspirations funk, grunge, rock, reggae, sans pour autant lisser et blanchir la musique. Au point de trouver un morceau de Janis Joplin dans le spectacle, pépite apportée par Nawel Ben Kraïem. 

Le spectacle attire toutes les générations du public. Dans la salle, certain.e.s font des appels vidéos avec leurs parents/grand-parents pour leur faire profiter des chansons. Une ambiance familiale, apaisée, où toutes et tous dansent et chantent la liberté et le plaisir de célébrer notre héritage collectif. C’est d’ailleurs la motivation première de l’équipe en charge du spectacle, comme le rappelle Mouss Amokrane. “Voir que le public pense le spectacle comme un espace où ils peuvent venir danser et se retrouver, ça nous remplit de joie, naturellement. C’est cette valeur qu’on voulait véhiculer, on est complètement dans cette culture-là”, confie le toulousain. “Je n’ai aucun doute sur le fait que cela puisse toucher du monde, sur le fait qu’elle soit une source d’inspiration. C’est un trésor d’histoire”, conclut-il dans un sourire. 

Le 8 mars dernier, les héritières livraient leur spectacle sur la scène de l’Institut du monde arabe, pour le festival Arabofolies, reprenant les mêmes dynamiques qu’à Barbès. La troupe continue d’ailleurs une petite tournée pour faire vivre cet hommage. Elles seront d’ailleurs le 25 mars au Tamanoir à Gennevilliers (92), le 7 mai à Marseille, et le 21 mai à Mulhouse.

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