Fin septembre 2020, la chanteuse franco-tunisienne Nawel Ben Kraïem sortait son nouvel album, Délivrance. Après un court passage en maison de disque chez Capitol pour son EP précédant, la chanteuse sort ce nouveau projet en toute indépendance et nous emmène dans une odyssée poétique. Un album qu’elle nous délivre comme un hommage à ses référents.
La chanteuse se préparait à donner un concert à l’Institut du Monde Arabe, fin octobre, qui a été repoussé à novembre, avant d’être annulé par le deuxième confinement, tout comme notre rencontre pour cette interview. Une situation difficile pour la jeune femme comme pour tous les artistes qui ne peuvent plus se produire. Lors du premier confinement Nawel Ben Kraïem profitait de sa proximité avec ses fans sur ses réseaux sociaux pour proposer des séances musicales live, dans lesquelles elle proposait notamment des extraits de son album à venir. Un avant-goût de ce voyage poétique, véritable hommage au patrimoine (et matrimoine) nord-africain.
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Une famille artistique retrouvée
Elle se constitue alors une famille artistique qui va l’accompagner sur ce nouveau projet. “Quand tu es dans une période de difficultés, tu fais un tri assez instinctif. Tu vas vers les gens qui te font du bien, avec qui c’est évident”. Sa liberté artistique retrouvée, elle contacte donc le binôme de beatmakers venant du hiphop, Chambre 20 pour quelques titres, mais aussi Tim Whelan, du groupe londonien Transglobal Underground, qui amène une touche électro dub. Le rappeur palestinien Osloob l’accompagne sur un titre. Son acolyte de toujours, le musicien Nassim Kouti est également présent, et la jeune femme a fait appel à Mitch Olivier, déjà présent sur son EP Par mon nom, sorti en 2018, pour mixer et réaliser l’album. “J’ai pu voir qui était fidèle, qui était là au-delà des contingences économiques. Ça a été le moment de créer ma famille artistique”, avoue la jeune femme.
La présence de Mitch Olivier se révèle indispensable pour l’harmonie du projet selon Nawel Ben Kraïem : “Le mix de Mitch (Olivier) donne vraiment la couleur de l’album. Comme j’avais beaucoup d’intervenants, d’influences, de couleurs différentes, et même si c’est un plaisir pour moi de réunir autant de personnes, il fallait quand même trouver une cohérence globale”. Ce grand professionnel ayant réalisé des albums pour NTM, Alain Bashung, ou encore Diam’s est donc le capitaine de ce voyage musical : “J’ai toujours trouvé les mixs de Mitch très profonds et atemporels. C’est ce qu’il a apporté à mon album, il lui a donné une vraie direction”, détaille-t-elle. La musicienne voue une admiration sans limite pour ce grand monsieur de la musique et pour son travail. “Son travail est toujours au service de la chanson. Il parle toujours d’atmosphère, d’émotion. Ce n’est jamais prétentieux. Il connaît son métier et rejette tous les artifices, comme les correcteurs sur les voix, par exemple. Il aime les imperfections qui rendent ce genre de projet très vivant”, ajoute-t-elle. Une approche purement artistique qui correspond tout à fait à la musique de Nawel Ben Kraïem : “Il a amené de la profondeur en respectant les aspérités. Finalement, c’est ça l’art”.
Une humanité à nu
Cette recherche d’authenticité artistique donne à l’album Délivrance l’humanité dont on a besoin. À l’écoute, on ne peut être que touché.e par ce voyage au cœur de l’émotion, et directement connecté.e à l’artiste. “Dans cet album, je laisse la place à l’intime, la vulnérabilité, comme la piste d’introduction, ou l’interlude avant la chanson ‘Neuf moi’. C’était un moment intime de berceuse chantée à mon fils, que j’ai enregistré sur mon téléphone”, explique Nawel. Une grande partie de l’album a d’ailleurs été réalisée pendant sa grossesse. “J’avais besoin d’aller chercher des choses profondes, et en même temps, de mettre en avant une énergie lumineuse de dépassement de soi. J’ai appris ma grossesse au moment où les choses prenaient fin subitement avec ma maison de disques, Capitol. Je vivais cette dualité où personnellement et professionnellement je me sentais vulnérable et en même temps, j’avais l’impression d’une grosse puissance”, détaille-t-elle.
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Peut-être est-elle là, cette délivrance qui donne le titre à ce nouvel album ? Pendant sa grossesse, la future maman découvre que c’est également un terme médical en gynécologie. “C’est le deuxième temps, celui après la naissance, quand tu évacues le placenta”, explique-t-elle. “Ce n’est bien sûr pas un album où je nais artistiquement, mais c’est vraiment celui d’un deuxième temps, celui de ce home-studio, celui où j’arrête de nourrir les fantasmes sur cette industrie, celui où je me donne la parole artistiquement”, poursuit-elle. Cette délivrance, elle s’en sert pour ne plus être passive dans son travail : “Je ne suis plus dans la posture de princesse qui attend qu’on la choisisse en lui disant ‘Tu as du talent’. Maintenant je dis, ‘j’ai besoin de le faire”, et c’est une puissance incroyable quand tu réalises que ce n’est plus pour les autres que tu crées”, conclut-elle.
Une délivrance à multiples facettes
Lors de notre dernière rencontre, Nawel Ben Kraïem nous recommandait en coup de coeur du moment, le roman Délivrance de l’auteure américaine Toni Morrison, décédée en août 2019. Une lecture qui a beaucoup influencé la musicienne : “J’ai lu beaucoup de ses romans, et beaucoup de ses réflexions sur le monde. Il y a quelque chose de l’ordre de la vie, de la joie, de la puissance. Elle n’est pas que la militante qui pointe ce qui ne va pas, elle est aussi la militante créatrice. Il y a beaucoup de symbolisme dans ces romans. Dans ‘Délivrance’, on a un personnage noir, qui n’est pas accepté, et qui malgré tout donne la vie”. C’est ce titre qu’elle a voulu donner à son nouvel opus : “Au-delà de la petite chanson, l’album Délivrance englobe plusieurs facettes, comme plusieurs romans, ou petites nouvelles. Chaque chanson est un roman en soi, d’où la difficulté de trouver un titre d’album qui reprenne tout ça. Ça m’a aidé d’en avoir un qui dépasse un peu le tout, qui soit plus grand que les autres, comme l’était ce roman”, détaille-t-elle. Une référence littéraire qui n’est pas anodine pour Nawel Ben Kraïem. “Elle est une des auteures qui me donne beaucoup de force, qui m’accompagne. Mon principal remède à la mélancolie, c’est la lecture. Ça me plaisait de rendre hommage à mes référents, qui sont plus des référents littéraires que musicaux”, dit-elle, non sans ironie. En effet, la jeune femme prévoit de sortir un recueil de poésie, au printemps 2021. Le titre, À l’intérieur, coule la mer, est lui, une référence à un titre d’Alain Bashung. La littérature et la musique conversent et se croisent dans la vie de Nawel. Tout comme la poésie, qui a toujours eu une place importante chez elle, et ce, depuis son plus jeune âge, alors qu’elle faisait des ateliers de théâtre à Tunis. Elle en met naturellement dans ses titres depuis le début, et poste parfois ses écrits sur les réseaux sociaux. Un genre d’expression qui n’est pas, ou plus considéré comme populaire aujourd’hui. Pourtant, la poésie fait intégralement partie intégrante de l’ADN de la musicienne : “Je crois que ça a toujours été mon langage premier. Au fond, je crois que les Tunisiens sont tous des poètes, pas besoin de faire des workshops. Leur manière de parler, à l’instar de celle de mon père, est très imagée, tout en mélangeant des expressions. C’est poétique !”, s’exclame-t-elle.Un matrimoine Nord-Africain à célébrer
Est-ce l’exil de nos parents et leur immigration qui a fait disparaître cette poésie dans nos vies ? L’ont-ils remplacée par une autre, plus subtile ? “On manque d’éducation à la poésie”, regrette Nawel Ben Kraïem. “Ça a toujours été mon langage instinctif. Quand je ne vais pas bien, j’ai besoin d’écrire. Après, je me sens mieux. C’est une manière de faire passer les choses plus précisément, moins lourdement, paradoxalement, avec quelques symboles, quelques mots”, explique-t-elle. Nawel Ben Kraïem revendique l’utilisation de la poésie, et de la musique, comme un besoin vital, mais aussi comme une déclaration d’amour à la Tunisie, et à l’Afrique du Nord et à son patrimoine, voire son matrimoine culturel. La pratique de la langue arabe d’Afrique du Nord, le darija est souvent en opposition avec celle parlée au Proche et Moyen Orient, l’arabe dit “classique ». “Quand je fais des interviews en arabe, je dois toujours me préparer, et chercher à l’avance comment parler des concepts de racisme par exemple, en arabe classique. Du coup ,c’est moins spontané. Alors que si je parlais en Tunisien, je pourrais dire les choses avec la même profondeur, sauf que je les dirais à la manière d’un poète, avec des images. Mais nous n’avons pas le choix”, regrette-elle. Et c’est aussi par l’image que Nawel Ben Kraïem a voulu exprimer cette poésie, notamment avec la pochette de son album. Un portrait très serré de la chanteuse, en noir et blanc, agrémenté de calligraphie en turquoise. “Après avoir tourné les clips de ‘Neuf moi’, et ‘Délivrance’, on a fait un petit shooting rapide avec Victor Delfim qui réalise mes clips. C’était un tournage à la maison, je voulais qu’on y voit une certaine intimité. Je voulais sublimer le portrait avec un mélange entre le gribouillage qui représentait la vulnérabilité et la calligraphie qui représentait le sublime, et une photo qui exprime cette sincérité”, précise-t-elle. “Le noir et blanc donne une image intemporelle. La couleur, c’est ce mouvement, la vie, cette lumière. Le bleu turquoise, c’est une couleur lumineuse qui m’évoque la mer, et une forme d’apaisement aussi”, conclut-elle. Un véritable voyage sonore et visuel, donc.
- Esprit (avec Nassim Kouti)
- Les vertiges de Hamouda (avec Osloob)
Photo en Une : © NABILA MAHDJOUBIVoir cette publication sur Instagram

