[Portrait] Mater, reines de France par Ariles de Tizi

Une exposition assez originale a lieu en ce moment à St Denis. Oui, l’art et la culture sont AUSSI en banlieue, et ça fait du bien. Cette expo a le bon gout de rendre hommage aux mères de famille, immigrées et exilées, celles dont on ne parle nulle part, qu’on ne voit pas, les reines de nos vies. Et dans quel lieu trouve t-on les reines de France ? A la basilique de St Denis !

Ariles de Tizi, jeune artiste touche à tout a voulu rendre hommage à ces mères en réalisant des portraits de femmes de St Denis, avec l’exposition « Mater, reines de France« .

dialna - ariles de tiziTout a commencé par sa grand mère, malade, atteinte d’Alzheimer. Il est à l’étranger quand sa famille l’appelle pour le prévenir qu’elle est en train de vivre ces derniers jours. Elle ne parlait pas français malgré toutes ces années vécues ici, et pourtant, à cause de cette maladie, elle se met à lui parler en français, c’était là depuis tout ce temps. « A force d’entendre parler cette langue, elle a absorbé cela sans s’en rendre compte, en pensant qu’elle n’en était pas capable ». La maladie l’a juste dévoilé.
Il décide de faire un beau portrait d’elle, pour garder un souvenir noble de sa grand mère. Elle veut une photo de mariage, alors il réunit sa grand-mère entourée de ses filles en tenue de fête. Elles sont moches, lui dit-elle, et ne veut se voir qu’elle, sur la photo. Il la recadre alors et obtient ce résultat magnifique. Il a l’image d’une reine en face de lui, et a l’idée d’en faire un projet artistique.
Son but est de recréer du lien, entre des mondes différents. En réponse aux attentats de novembre 2015 et surtout de l’assaut à St Denis, il choisit la Basilique comme lieu pour y exposer des portraits de reines d’aujourd’hui ; les mères de famille de cette ville, immigrées, exilées, ainsi que sa grand mère. Mélanger le sacré et le profane, la grande Histoire de France et les histoires personnelles de ces femmes, tel est le but de ce projet.
L’exposition se poursuit également dans la Halle du Marché de la même ville, pour ramener ces portraits là où se trouve le vrai lieu de vie de ces femmes, et par la même occasion, créer un nouveau pont entre deux mondes. Cette exposition a commencé en mars et devait durer jusqu’à fin Juin, elle est prolongée jusqu’en Septembre. Preuve que malgré quelques messages d’insultes, voire des menaces reçues par l’artiste, le propos touche et parle aux habitants de St Denis, et aux autres. Un conseil, allez faire un tour du côté de la Basilique et du marché pour admirer ces femmes, et le travail d’Ariles.

Dialna est allé rencontrer cet artiste passionnant pour discuter de son parcours, de son art, de la vie. C’est parti !

Bonjour Ariles, parlons un peu de ton enfance tout d’abord. Tu es né à Alger, et tu es arrivé en France, enfant c’est ça ?
Oui, je suis né à Hussein Dey, à Alger et je suis arrivé en France au début des années 90, à l’âge de 6/7 ans.

Quels souvenirs gardes-tu de ce départ, de ce changement de vie ?
J’ai pleins de souvenirs. En Algérie, on vivait tout le temps dehors. Le fait de ne plus être dehors, ça m’a marqué. Ne plus être dehors avec tout le monde, tous ensemble, à manger chez une tante par ci, par la, c’était difficile.. Et le deuxième souvenir marquant, c’est le froid, et les interdits alimentaires. Ici on a du me prévenir, on ne mange pas de porc, et donc la première chose que j’ai faite à la cantine, j’ai vu du jambon et j’en ai mangé, et c’était trop bon ! Je ne comprenais pas ! Les meufs de la cantine elles rigolaient. J’avais un petit accent du bled, donc elles savaient. Elles m’en ont donné encore et encore . Et là ma mère est venue, et s’est énervée !
On avait quand même une belle vie la bas et on est passé du tout au rien, sans maison. Oui c’est marquant.

Le thème de l’exil qu’on retrouve dans ton travail vient clairement de cet épisode ?
Bien sur ! Ça a été assez marquant pour inspirer tous mes élans artistiques oui !

Tu es arrivé directement dans des quartiers très populaires ?
On est arrivés d’abord à Aubervilliers, puis chez de la famille à Belleville, puis un peu ds le 91, 92, et Barbès.

Tu as reçu une éducation artistique particulière étant jeune, dans ces quartiers ?
Du tout, il n’y a aucune éducation artistique dans la précarité des quartiers populaires. C’est pas une priorité. Avant de t’intéresser à l’art, il y a pas mal de choses à gérer. Mais, c’est aussi dû aux politiques de la ville, en tout cas culturelles. A l’époque dans les quartiers, on mettait des concerts de rap, ou des planches en bois pour faire des graff dessus. Donc le graffiti, oui ça m’a inspiré, mais c’était plus dans un rapport de contestation. Via le hip hop, je dansais, je rappais, je faisais du graf. Je trouvais que le graffiti, ça n’avait rien d’artistique, c’était la volonté d’abîmer, de marquer son nom, dans un esprit de révolte. Je ne vois toujours pas ça comme une expression artistique. Après avoir eu un parcours aussi long dans le graffiti, pour moi ça n’a jamais été une quête du beau. C’est vraiment faire quelque chose de marquant, de fort, de poignant, pour laisser sa trace. Aujourd’hui quand je graffe je ne laisse même plus mon nom, je laisse des messages, je marque des phrases, et c’est pas du tout dans une quête du beau. Quand je vois un graffiti, au delà de ce que ça raconte, j’aime quand c’est crade, quand ça coule, quand c’est moche.

Les graf’ hyper travaillés, ce qu’on voit dans les galeries d’art, pour toi c’est une hérésie ?
Exactement ! J’ai pas peur de le dire, un graffiti, ça n’a rien à foutre dans une galerie. Un graffiti, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Regarde là-bas, on appelle ça des “fantômes”, c’est des traces de graffiti. Moi ça, ça me parle plus qu’un graf’ dans un lieu public, bien coloré etc. Ça raconte plus une histoire, ce truc là.

Comme les murs laissés parfois dans certaines villes spécialement pour que les gamins fassent de beaux dessins quoi ?
Oui voila, comme tu dis, pour que les gamins fassent de beaux dessins, c’est pas pour s’inscrire dans une démarche de révolte. Le graffiti c’est quelque chose qu’on laisse, et puis qui disparaît. Moi j’ai fais des graf’ il y a 15 ans qui sont encore là, d’autres sur lesquels on est repassés, d’autres pour lesquels on s’est bagarrés, parce qu’on s’est fait repassés.

Dialna - Ariles de TiziC’est censé être éphémère pour toi ? 
Oui ! Ça a sa temporalité. C’est ce  qui reste quand on a tout oublié. Pour moi c’est du souvenir et rien d’autre. C’est le seul patrimoine que je garderais du graffiti, des souvenirs. Et d’ailleurs, quand j’ai participé à l’expo « Hip Hop, du Bronx aux rues arabes » à l’Institut du monde Arabe, j’ai peint une toile qui s’appelle « graffiti ». C’est un tunnel de métro. Tous les graffeurs m’ont dit  “ah ouais, t’es en train de raconter notre histoire”. Et j’ai voulu transposer ça, plutôt que de faire un graf’ et mettre mon nom, je me suis dit je vais raconter ce qu’est le graffiti pour moi. C’est des nuits entières à errer dans des tunnels de métro. C’est plus symbolique que les 10 minutes qu’on va passer à graffer, c’est des heures et des heures de marche à galérer, à dormir dans la rue. On n’avait pas de sous, on était des mecs qui cherchaient à taguer partout, à abîmer. Tu m’aurais mis devant la Basilique quand j’avais 16 ans, j’aurais cherché à taguer dessus. C’est la recherche de la dégradation. Je dégradais pour amour pour ça, avec uniquement de la colère. Un graffiti sans colère ce n’est plus du graffiti pour moi. C’est un graphisme.

Dialna - Ariles de Tizi
Ariles de Tizi ©Nadialna

Comment tu en es venu à l’art ? Tu as appris tout seul, la peinture, la photo ? Comment ça t’es venu ?
J’ai lâché le graf’ pendant des années et puis j’ai eu des envies de faire autre chose. J’ai bossé pendant des année dans la pub notamment. J’ai fait beaucoup d’images pendant longtemps pour vendre. Et j’ai bien gagné ma vie. J’avais ce qu’on peut appeler une réussite professionnelle. Et puis, en me retournant sur mon histoire, sur ce que mes parents avaient abandonné, sur les sacrifices qu’ils avaient pu faire, bah j’y voyais rien de noble à juste accumuler de l’argent et à ne pas laisser quelque chose derrière moi. C’était une quête de sens, et en même temps, une quête de spiritualité, à tous les niveaux de ma vie. C’est par honnêteté vis a vis de moi-même, et de ma propre histoire que j’ai voulu faire quelque chose où il y aurait de la noblesse, et qui m’inscrive aussi dans une plus grande histoire. Et la seule chose qui traversait le temps, c’était l’art. Donc je me suis tourné vers cela.
Et comment j’ai fait ? D’une part, j’ai été très sensible aux travaux de grands maîtres de la Renaissance, j’ai eu cette chance d’avoir été touché par ça, ça m’a parlé. Et d’autre part, ben google c’est ton meilleur ami donc c’est comme ça que j’ai appris. Tous les métiers que j’ai fait, j’ai pas fait d’école, que ce soit réalisateur, photographe, etc, tout ce que j’ai appris, je l’ai appris sur internet et en regardant les gens. Un métier ça se vole avec les yeux. Tu regardes comment ils font, et tu te dis je suis pas plus con que l’autre.

Tu n’as jamais eu ce qu’on appelle le syndrome de l’imposteur à te dire “c’est pas pour moi” ?
Pas du tout, au contraire ! Je pense que j’étais même un peu trop sûr de moi. Je me suis toujours dit « si lui il y arrive, tocard comme il est, je peux le faire »!

Quel est ton processus de création ? Quand tu penses une oeuvre/une série, comment tu la fabriques ? As-tu besoin de t’isoler ?
Énormément ! Tout ce qui est création, je ne peux pas le faire avec des gens autour de moi, parce que je suis extrêmement désagréable. Dans la partie créative, quand je peins, je réalise, je photographie et qu’il faut qu’il y ait des gens avec moi, je deviens horrible avec ceux qui m’assistent, donc je dois m’isoler. Je suis un grand solitaire en vrai, il y a beaucoup de gens autour de moi, mais je suis un grand solitaire. J’aime être seul, être sans musique, sans bruit. Je vais avoir besoin de musique dans la partie recherche, là j’écoute énormément de musique, du jazz principalement et du rap. Des choses qui sont en mouvement, à ce moment là j’ai besoin de bruit. Une fois que je sais ce que je vais faire et comment, c’est silence.
Ensuite, le processus de création, ça se fait avec une thématique, et je réduis le champs à chaque fois. Je vais m’imposer des règles. Le sujet est prétexte à l’oeuvre en fait. Tu te dis je vais peindre des gens, ok, mais, je vais chercher des particularités chez ces gens, ce qui me touche, ce qui me parle. Et puis aussi ce qui est lié à ma propre histoire, donc forcement le thème de l’exil, ça revient toujours, le thème de l’identité aussi et celui des frontières. Pour moi le grand mystère de l’histoire des hommes, c’est les frontières quelles qu’elles soient. Je suis croyant, donc Dieu n’est plus un mystère pour moi, la foi fait que j’ai accepté cela. Mais les frontières, qu’elles soient sociales, mentales, géographiques ou autres, quand il n’y a pas de porosité, c’est principalement ce qui nuit aux hommes. Le rappeur Lalcko a dit “les grands hommes habitent l’histoire, pas la géographie”. J’ai beaucoup aimé cette phrase, parce que quand tu ne t’intéresses qu’à la géographie, c’est vide ! Je suis Algérien, tu connais les algériens et leur rapport à la géographie, tahia DZ et compagnie, 123, tu vois ce que ça donnes ? A quoi bon ?

Les frontières, c’est un concept très récent, très moderne. Pendant longtemps, les gens passaient d’un pays à un autre et ne restaient pas au même endroit toute leur vie.
Oui, moi je suis comme ça ! Aujourd’hui, je suis SDF, j’ai pas de maison ! Je squatte ici et là, entre la France, les Etats-Unis, la Thailande, voilà.

C’est ce qui fait que tu te sens libre ?
Ouais ! Moi quand je te parlais de réussite professionnelle, la vie que je menais, c’était la vie dans des grands lofts, hyper décorés, etc.. Et en fait quand j’ai tout arrêté, j’ai découvert que le détachement c’est le bonheur ! Le bonheur, comme dirait mon pote Ahmed est dans la mobilité, j’ai beaucoup aimé ça. Et pour moi, du coup, il est dans 2 choses, le détachement et la mobilité, dans le fait de pouvoir tout lâcher, tout abandonner, tout, du jour au lendemain, de pas avoir d’attache pour te bloquer. Le consumérisme te pousse au contraire. 
Maintenant on me considère étranger parfois, mais moi, je me considère partout à la maison. J’arrive à être partout chez moi, dans tous les milieux sociaux, au contraire. Souvent on me le reproche, on me dit “t’es pas chez ta mère !”, je me mets souvent très à l’aise, partout. Mais j’ai de la chance, maintenant j’ai un Shenguen, avant ce n’était pas possible ! Le fait d’avoir été sans papier pendant quelques années, c’est frustrant quand t’es jeune. T’as des potes qui vont partout, et toi tu te retrouves comme un con, à aller en colonie ds le Vercors. C’est beau le Vercors., mais ça fait moins rêver. Du jour ou j’ai eu un passeport français et que j’ai pu voyager où bon me semblait, j’ai pas arrêté

Dialna - Ariles de Tizi
Ariles de Tizi ©Nadialna

Dans le domaine de l’art, on t’a fait comprendre que tu n’es pas à ta place en tant qu’autodidacte, ou en tant que français d’origine algérienne, venant de banlieue ?
Comme dans tous les domaines finalement ! Après pour moi, le problème du mec qui a des pensées limitées en terme de racisme etc, c’est son problème à lui. Le fascisme, c’est le premier problème du fasciste. C’est pas le mien. Comme je t’ai dit je me sens partout chez moi, donc le domaine de l’art ou un autre, c’est pareil. Tu sais quand j’ai eu cette envie d’exposer à la Basilique, c’était pour vraiment le faire. Ya qu’un seul fou qui s’appelle Ahmed Bouzouaid (le commissaire de l’exposition) qui y a cru ! Et ensuite, je ne me suis pas arrêté là, je me suis dit on va faire l’Institut du monde Arabe, le Centre Pompidou etc. Les gens m’ont dit “c’est une belle utopie”, ils n’ont pas compris que moi je suis venu pour le faire. Si j’ai tout sacrifié pour ça, le résultat il va être à la hauteur de mes sacrifices. Donc il est hors de question que je ne le fasse pas, c’est pas une utopie pour moi, c’est concret. Quand j’ai dit je vais mettre ma grand-mère devant le tombeau de Marie Antoinette, j’ai mis ma grand-mère devant le tombeau de Marie Antoinette. C’est une reine pour moi, on va la mettre la où il y a les reines. A la Basilique. Bien sûr c’est beaucoup plus complexe comme projet. Ce n’est pas un combat personnel mais il y a toujours ce combat et cette colère en filigrane. Je pense que depuis que cette colère est née, elle ne partira jamais. C’est ce qu’a dit un ami à moi, qui est exilé lui aussi. Un exilé quand il a inventé plus qu’on ne lui a volé, ça devient un mec qui traîne en boite de nuit, un mytho qui flambe etc ..  mais quand on t’a volé plus que t’as pu t’inventer, hé bah tu finis avec des flammes dans le regard. Et je pense qu’on m’a volé plus que ce que j’ai pu m’inventer, du coup j’aurais toujours cette colère. Pendant des années, j’ai voulu abîmer, moi-même, ce qui est autour de moi, par colère. J’ai eu de grandes capacités à l’école et j’ai tout brûlé. L’idée était de se détruire. Je vais reprendre un pote en référence, Joe Lucazz, qui est un rappeur, il dit “Rosny m’a construit, j’aime me détruire”. Comment est ce que tu fais pour te construire et te valoriser quand on ne te le montre pas ? Du moment où j’ai trouvé la brèche pour me valoriser et qu’il y ait un rayonnement pour valoriser “my people” parce qu’on est responsable des siens, de sa communauté au sens large, j’ai foncé. Ma communauté pour moi c’est les petits gens. Jsuis plus un pauvre qu’un Algérien, qu’un mec du 20ème. Je suis avant tout un mec du peuple. J’aime plus le peuple que les gens. J’ai un problème avec les gens. Si t’aimes le peuple, t’as forcément envie de devenir un héros du peuple. Et puis yen a qui l’ont fait, qui l’ont fait grandement, avec brio. Tu te dis, bah pourquoi je ne le ferai pas ?
Quand tu vois d’où tu pars, ce que tu as déjà réussi à faire, dans tous les niveaux, dans le mal mais aussi dans le bien, tu te dis ben si j’en suis arrivé là, c’est énorme. Par exemple, Jay-z, sa réussite entre ses débuts et quand il est nommé « homme de l’année », il se passe 10 ans. 10 ans c’est rien dans une vie. 10 ans avant, il vend de la drogue. Ça pour moi c’est un modèle de réussite. C’est l’homme qui se noie et qui se dit si je secoue les bras, peut-être que ça peut donner une nage? Et puis on n’a pas appris le crawl, la brasse etc, mais on peut quand même s’en sortir. Et surtout surtout, ne jamais rien attendre des autres. Ça a été mon crédo. Faut pas attendre des autres. Tu me disais tout à l’heure que les gens te mettent dans une case, mais en même temps s’ils te mettent dans une case, tu peux y croire. Et ils te laisseront dans la case. Si tu montres que tu n’y croies pas, tu peux sortir de cette case. Le conditionnement c’est quelque chose de lourd dont il faut sortir. Apres je pense que c’est une histoire de croyances personnelles et de convictions. Ce qui est accessible à un homme est accessible à tous. Quand tu voies que des hommes ont construit des empires, en partant de rien. Ces hommes ont construit quelque chose de grand avec rigueur, sagesse, etc
Je prends des modèles partout, aussi bien des modèles de réussite que d’échec. Mais tout est écrit en vrai, il faut lire, comprendre, etc. tu pioches ce qui te convient et tu fais ta propre cuisine, le tout c’est d’être un bon cuistot. Et si t’arrives à être un masterchef et à trouver ta recette, là c’est bon ! Ya pas de bonne recette, chacun a la sienne. Ça se trouve dans 2 ans je vais me dire en fait c’est pas ce que je veux faire dans ma vie. C’est ce que j’ai fait, j’ai construit des choses avec mes sociétés, dans la pub, j’ai eu des restaurants, j’ai monté des lieux de références etc .. et j’ai tout lâché du jour au lendemain, parce que ça ne me ressemblait plus. L’idée est de trouver ta bonne trajectoire, et puis d’avancer vers ton phare. Et c’est le chemin qui importe, pas le résultat ou la destination. Si je m’intéresse à la destination ça veut dire que je me trouve immortel. Moi tous les jours je me dis si ça se trouve je vais me faire tamponner par une voiture. Je fais chaque chose en me disant : “demain c’est peut-être terminé”. Les gens me disent de me tempérer. Comme pour cette expo, on me dit de voir mes espérances à la baisse, du genre « c’est pas grave, c’est ta première, ça sera mieux a la suivante” et moi je réponds plutôt “imagine c’est ma dernière” ? Chaque chose que je fais, je veux que ça soit comme mon dernier coup à jouer. L’idée c’est de laisser une trace. Chaque trace laissée, il faut qu’elle soit pensée, réfléchie, construite, et puis c’est une quête de sens comme je te disais. Si je commence à tricher, pourquoi avoir fait ça ? pourquoi avoir tout sacrifié ? Je ne suis pas un modèle de réussite, mais en tout cas j’ai pas le regret de me dire j’ai pas été à 100%. Je dois être à 100%. Quitte à mettre ma vie personnelle de coté, mes loisirs etc .. autant être a fond. Quand je te dis, je suis SDF, c’est vrai. Je dors a l’hôtel. Je sais pas encore dans quel hôtel je serai ce soir. Pourtant j’ai des articles ds la presse, etc, ça va hamdullah, j’ai de quoi vivre et de quoi pouvoir le faire, mais effectivement c’est pas le moment pour moi de me dire je vais poser mes valises, je vais construire quelque chose, alors que je n’estime pas être grand encore. Tant que je n’ai pas tutoyé le grandiose, ça ne me dit rien.

Tu te projettes dans l’avenir, en te disant qu’à 40/50 ans, tu seras posé avec des enfants ou c’est pas du tout ta manière de voir les choses ?
Oui pour faire plaisir à ma mère je me dis ça ouais. Pour le moment mon combat, il n’est pas là. Si demain je fais des gosses, j’aurai une frustration, parce que je serai pas à fond avec eux. Le jour où je fais des gosses, je veux être à 100% avec eux, pour être dans  une transmission pleine. C’est pas des maisons que je veux laisser à mes enfants. J’ai des nièces, je ne suis pas en train de charbonner pour leur laisser des maisons, je leur achète des œuvres d’art, je fais une collection pour elles, je me dis c’est une histoire que je veux leur laisser. Je suis pas en train de faire de la plus-value en pariant sur la valeur des œuvres, pas du tout. Je collectionne (je suis un petit collectionneur), j’achète des œuvres qui ont du sens dans ce qu’elles racontent, et pour elles. Mon frère est marié a une chinoise, donc mes nièces elles sont françaises, d’origine algérienne et chinoise. T’imagines comment trouver sa place ? Je ne suis pas pour le métissage à fond, en pensant que c’est la solution à tout, le truc c’est que les gens sont là, ils ont une réalité maintenant. Le but est d’arriver à ce que l’humanité de chacun ait la même valeur partout. C’est ça le vrai combat de tous, le vrai défi. Réussir cette fameuse égalité. Et on en est très loin, même si on le scande dans notre pays, on en est très loin.

dialna - Ariles de Tizi
Ariles de Tizi ©Nadialna

Pour en revenir à l’exposition c’est justement un des thèmes principaux aussi ?
Tout a fait. Mettre ces mères immigrées à égalité avec ces reines ! J’ai voulu les positionner comme ça. C’est pour ça qu’il n’y a pas d’article. Ça s’appelle “Reines de France”, elles sont toutes reines. Je parle de toutes les reines de France, celles que j’ai moi-même sacrées et celles qui sont les reines historiques.

Tu es donc allé à la rencontre des femmes de St Denis, sur le marché ? Quelle a été leur réaction quand tu leur a expliqué ton projet ?
Elles ont pensé que c’était une arnaque. Que j’allais leur soutirer de l’argent, quelque chose comme ça. Après je leur ai expliqué, en leur demandant si elles savaient ce qu’était la Basilique. Certaines m’ont répondu « le métro ». Je leur ai expliqué ce que c’était. Je leur ai demandé qui étaient les reines de France, elles m’ont répondu « Marie Antoinette ». Quand je leur ai dit que les reines étaient enterrées ici dans la basilique de St Denis, elles n’y croyaient pas. Pourquoi les reines seraient enterrées là où vivent les arabes et les noirs ? Certaines pensaient même qu’elles n’avaient pas le droit de rentrer dans la basilique. Aucune n’y avait déjà mis les pieds.

Et quand elles ont dépassé ça ? En général, chez nous les mères de famille subissent beaucoup et ne se plaignent jamais. Personne ne leur demande jamais si elles ont été heureuses dans leurs vies etc..
Exactement ! Je suis venu avec une idée de faire des portraits de “Mater dorlorosa”, des mères de douleur. La Mater dolorosa, c’est une représentation de la Madonne dans la peinture de la Renaissance, en souffrance, que tu vas retrouver à de multiples reprises dans l’histoire de l’art. Donc moi avec mes petites idées reçues sur les chibaniattes, je me suis dit c’est là dessus que je vais tomber. Et en fait pas du tout. Je suis tombé sur des femmes avec un patriotisme incroyable ! Elles savent ce qu’elles ont quitté, elles savent ce qu’elles ont trouvé en France.

Elles ne sont plus dans le rêve de repartir au pays du coup ? Cet exil est bel et bien définitif ?
Elles le sont encore pour certaines. Mais vu les craquements du monde actuel, c’est de moins en moins le cas. Par exemple pour l’Algérie, c’était encore vrai avant les années 90. La décennie noire, ça a été le point de non retour pour beaucoup d’algériennes.
Donc, j’y suis allé pour trouver des Mater dolorosa, j’y ai trouvé des Mater stabat, des mères debout, qui ont affronté la vie, qui ont été abandonnées par tout le monde, qui ont parfois eu des histoires flippantes, tabassées, etc. A la fin ce sont des mères qui ne se plaignent pas, qui ont la tête haute et un discours digne. Moi je me suis mangé des leçons de vie, tu le verras dans le film projeté avec les portraits. En fait c’est des mater non dolorosa. Des Mater stabat dolorosa : la mère debout, même dans la douleur. Il y a une grande dignité dans cette image. Et dans la basilique, c’est ce qu’on voit. Des femmes debout, dignes. J’ai fait une référence directe aux gisants, aux représentations des reines dans cette basilique. Je me suis dit je vais les représenter comme ça, allongées, tout de blanc vêtues, avec des drapés, et en fait je les ai mises debout. Parce que le public qui va visiter des expositions, il n’a pas l’habitude d’être confronté à ces femmes, ces invisibles. Et ces invisibles, j’ai voulu qu’elles te regardent dans les yeux, toi public cultivé qui n’a pas l’habitude de les voir. Là ils sont obligés d’y faire attention. Ils sont confrontés à ça, à ces femmes qui te regardent dans les yeux, droites, fières de ce qu’elles sont, de ce qu’elles portent. Ce sont des stabat mater, c’est le nom de l’installation ici.

Et le lien avec le marché, alors ?
La basilique c’est quand même un lieu intime, ça fait partie du patrimoine historique, mais c’est aussi un lieu de culte, un lieu religieux, sacré. J’ai voulu aussi mêler ce lieu privé au lieu public, le marché, là ou je les avais rencontrées. Et pour moi c’était important qu’elles soient présentées, chez elles. Le marché, c’est leur royaume. Beaucoup ne sortent de chez elles, 3 fois par semaine, que pour le marché. Sinon il n’y a pas d’autres sorties. L’autre jour je parlais avec un pote et je lui demande “t’as déjà emmené ta mère au cinéma?” et on a rigolé. Sa mère a 70 piges et elle n’est jamais allée au cinéma en France ! Il a fait je ne sais combien de ciné avec ses potes mais pas avec sa mère. C’est anodin, tout con, mais on y pense pas. Du coup il l’a emmenée. Après faut trouver la bonne programmation, parce que tu peux pas zapper la scène au cinéma quand ya un bisou (rires).
Moi je suis parti en Thaïlande un nombre de fois incroyable. Et un jour avec un pote, on voit les gens en couple  et on se dit c’est vrai que c’est mieux avec une copine qu’avec ta gueule ! Et puis on se dit la prochaine fois on ramène nos copines. Et en fait, pourquoi ne pas ramener nos mères ? Chiche on les emmène ! On est retournés avec nos mères en Thaïlande ! C’est mon ami d’enfance mais nos mères ne se connaissaient pas. Elles se sont rencontrées dans l’avion, et sont devenues les meilleures amies du monde. Maintenant ma mère veut vivre en Thaïlande ! C’est aussi ça, casser les frontières ! 

Revenons aux femmes que tu as représentées. Ici à la basilique, ce sont des photos, et au marché ce sont des peintures. Tu as une trentaine de portraits en tout c’est ça?
Oui voila on aura la totalité des portraits en une expo à l’IMA en mars 2018.

Quelle a été leur réaction en voyant leurs portraits ?
Ça a commencé par des photos. Je fais des éclairages particuliers, donc très peu de retouches. Quand tu vois la photo sur l’appareil ou sur l’écran de l’ordi, tu as un rendu quasi fidèle à ce que va être le portrait final. Donc j’ai eu des situations assez incroyables, beaucoup de larmes et d’émotions.

Avaient elles du mal a se reconnaître dans cette posture ? Ou était-ce un problème pour elles de se voir représentées tout simplement ?
C’est surtout le fait d’avoir été mises en valeur. Ce n’était pas habituel pour elles. Aïcha par exemple a été vraiment touchée, elle est restée 15 minutes devant son portrait. Elle m’a fait pleurer du coup ! Quand on a pris la photo, la première fois qu’elle l’a vue sur l’écran, sa réaction m’a fait pleurer. En plus ma mère était là, c’est elle qui m’assistait, c’était assez incroyable. Aïcha a un parcours de vie de fou .. un chien n’a pas vécu ce qu’elle a vécu, une misère noire, elle a été esclave .. Dans le documentaire, c’est celle qui parle arabe. Aïcha m’a dit “moi je ne prie jamais pour moi, je prie pour les gens parce que yen a qui n’ont pas la chance que j’ai”

On a tellement appris à ces femmes à s’occuper de tout le monde avant elles-mêmes, qu’elles s’oublient..
C’est ça, partout ! Ma mère c’est pareil, au lieu de s’occuper d’elle, elle continue à vouloir prendre soin de moi, ou de ses petits enfants.
Sur ce projet, on avait Karima qui est une psycho-esthéticienne qui m’a aidé, et il y avait des femmes pour qui, même aller mettre de la crème, c’était impensable.

Elles étaient maquillées, pour les photos ?
Oui c’était quelque chose qui était nouveau pour certaines. Ça a été un choc aussi.

Tu as le projet de faire ce genre de portraits de mères à New York également c’est ça ?
Je suis en train de le faire, j’en ai déjà fait certains et le projet continue la bas. Des femmes rencontrées sur le marché aussi, à Brooklyn, sauf que là, le projet s’appelle “Fouding mothers”, les mères fondatrices. On parle des pères fondateurs américains mais où sont les mères ? Et pour moi, ce sont ces mères là, les mères immigrées. Pour le moment on est en train de négocier le lieu donc je t’en dirai plus prochainement.

Tu comptes leur montrer les photos que tu as faites ici ?
Mieux que ça ! Je veux emmener les femmes de St Denis à New York. Donc faut vite faire les papiers de toutes celles qui n’en ont pas ! On se bat pour ça, et c’est pas facile.

C’est génial comme idée ! Tu leur en as déjà parlé ici ?
Ah bah oui, c’est quand j’ai dit New York, qu’elles ont dit oui ! Yamina elle m’a dit, je préfère que tu m’emmènes à New York qu’à la Mecque ! (rires)

Et les femmes de NY, tu comptes les faire venir à St Denis ?
J’espère les faire venir à l’IMA, quand on montrera tous les portraits, oui. Il faut que ces femmes se rencontrent, elles ont un vécu qui les rapproche malgré les différences de langue.

Dernière petite question, quels sont tes coups de coeur du moment ?
En musique, je dirais Fianso : 10 ans que je le suis ce mec, d’ailleurs il sort son album, »Bandit Saleté« , allez l’acheter ! Il me fait kiffer, parce que c’était un mec en colère, nerveux. Et du moment où il s’est dit “en fait jvais m’amuser”, il se fait plaisir. Apres je suis un peu déconnecté de ce qui se fait actuellement. Sinon je te parlais de jazz tout à l’heure, je vous conseille, un artiste éthiopien : Mulatu Astatke.
Mon vrai coup de coeur, ce que je préfère sur terre: je passe des heures à regarder les nuages. Avant je regardais les étoiles, et puis j’ai trouvé plus fou, les nuages, j’en suis dingue. Et j’ai décidé d’en peindre beaucoup.
Sinon, un livre qui a changé ma vie : Voyage au bout de la nuit” de Louis Ferdinand Céline, l’oeuvre magistrale du 20e siècle. Sinon je vous conseille à tous Jean Baudrillard, ou Philippe Muray, vous pouvez tout lire ! Dans les plus contemporains, Patrick Chamoiseau est passionnant. Il est important aussi de lire les auteurs de la négritude. Il y a tellement de livres à lire !
En fait, je vous conseille de lire. J’ai jamais eu de télé par exemple, arrêtez ça, il faut lire, lire, lire. L’instruction, c’est la base !
Je suis un fou de cinéma donc je vous conseillerai le film « Whiplash » sorti, il y a quelques années, de Damien Chazelle. 
Le mec a 30 balais, et il a terminé le cinéma. Il est revenu avec « La la land« , et c’est mortel. Qu’es tu prêt à sacrifier pour marquer l’histoire ?  C’est ce qu’ont fait nos mères, et nous on est des fainéants. J’ai honte de ce que notre communauté est devenue, des petits bourgeois…Un autre film qui m’a marqué aussi c’est Incendies” de Denis Villeneuve, inspiré d’une pièce de théâtre de Wajdi Mouawad (c’est une trilogie théâtrale). Allez au théâtre aussi !

Le mot de la fin ?
Surtout créez, faites des choses. Peu importe, produisez, et arrêtez d’être dans la réaction, soyez dans l’action. Ne pas réagir à ce que disent les autres, faites des choses pour vous. Et voyagez, lisez des livres. Vous pouvez voyager en lisant des livres, plus vous voyagez loin, plus vous pourrez lire des livres ! « Va chercher le savoir jusqu’en Chine s’il le faut” et même plus loin, cette philosophie est belle. Et lisez Dialna ! Et bon ramadan !

Crédit photo : ©Nadialna

 

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