[Musique] Riz Ahmed : The Long Goodbye

Dialna - Riz Ahmed

L’acteur et rappeur anglais Riz Ahmed a sorti un nouvel album solo, le 6 mars dernier, intitulé The Long Goodbye. L’artiste a conçu ce projet comme une lettre de rupture après une longue relation amoureuse, mais avec son pays. C’est son deuxième album solo, mais le premier sorti sous son nom complet. 

L’acteur, qu’on a découvert notamment en 2010 dans Four Lions, ou encore dans la série The night of en 2016 (rôle pour lequel il a remporté un Emmy Award) a aussi une belle carrière musicale, en tant que rappeur, tout d’abord avec son groupe Swet Shop Boys, puis seul. Sa musique a toujours été teinté d’engagement politique, et le racisme, l’islamophobie envers les personnes racisées et/ou musulmanes en Grande Bretagne ont toujours eu une place centrale dans ses morceaux.

Dialna - Riz Ahmed
La pochette du nouvel album de Riz Ahmed, “The Long Goodbye” est réalisée par Hassan Hajjaj

Avec The Long Goodbye, Riz Ahmed mêle l’intime au politique, sans voyeurisme aucun. On pourrait penser que les sentiments, qui plus est amoureux n’ont rien à faire dans une critique politique d’un pays. Mais la vie de certains est on ne peut plus politique, et la poésie d’une création artistique est nécessaire au propos. Pour sublimer le tout, le visuel de l’album est une photo réalisée par le photographe marocain Hassan Hajjaj.

Lettre de rupture à l’Angleterre

Riz Ahmed a donc voulu mettre en parallèle la rupture sentimentale, quand l’être aimé nous quitte, et la situation d’une minorité dans un pays qui se voit refuser le respect de sa dignité. “J’ai voulu faire une album qui serait ma lettre de rupture à l’Angleterre”, explique-t-il à Vogue UK. La situation est celle d’un anglais d’origine pakistanaise, mais le scénario est identique pour un musulman en Inde, un Ouighour en Chine, un Mexicain aux États-Unis. Les réalités se calquent lorqu’on est immigré.

La relation à son pays est toxique, abusive, du genre qui vous manipule sans cesse, vous utilise, et vous abandonne sans aucun amour propre. Le genre de relations dont il faut fuir, pour se reconstruire. Cette réflexion est d’ailleurs une source éclairante d’empouvoirement pour le jeune homme. “Quand on est dans une relation, on cherche parfois la validation de l’autre. Et quand on est rejeté, on intériorise l’idée qu’on ne vaut rien. Je me sens rejeté par la Grande Bretagne, mais putain, je suis britannique. Je suis la Grande Bretagne. Briser cette illusion de dualité donne vraiment du pouvoir”, détaille-t-il. 

Cette Grande-Bretagne, c’est celle du Brexit, de Boris Johnson, qui mène une politique de droite dure, xénophobe, islamophobe. À un point où les racisés (brown people) se demandaient s’il fallait faire leurs bagages et quitter le pays après le référendum ayant abouti au Brexit. Tout comme aux États-Unis, après l’élection de Trump, où comme en France lors de l’entre deux tours de la dernière élection présidentielle, en 2017, quand on craignait de voir gagner Marine Le Pen …

Partout, les populations issues de l’immigration connaissent cette peur ; en souvenir de ce qu’ont vécu leurs aïeux lors de la colonisation, mais aussi de cette instabilité permanente que vit la diaspora aujourd’hui, dans les pays d’accueil. Encore une fois, le personnel et le politique sont mêlés. D’ailleurs cette transmission des traumatismes, et la nécessité de s’en sortir fait partie du cheminement de pensée de Riz Ahmed : “Je ne me définis pas moi-même dans la résistance au traumatisme, et l’oppression. Oui, le trauma fait partie de mon ascendance, résister fait partie de ADN, mais je dois aussi croire que je suis plus que ça”. 

L’album débute avec le morceau The Breakup annonce la couleur. Le point de vue est bien celui de la personne, ou de la population rejetée, abandonnée par son propre pays. La douleur et la peine grandissent pendant l’écoute de l’album.

Le morceau Where You From, (D’où viens-tu), un spoken word percutant aborde la question a priori anodine de l’origine. Derrière cette question, se cache la réalité de toute personne issue d’une minorité, celle de l’altérité imposée constamment. La réponse est toujours plus compliquée que la question, d’ailleurs. 

Mais l’artiste veut dépasser cette interrogation : “The Long Goodbye est un album politique, mais ce qu’il dit vraiment c’est que nous allons plus loin que la simple question de la représentation”, explique Riz Ahmed.

Relation dysfonctionnelle

Parfois Riz Ahmed parle en son nom, et à d’autres moments, pour tous les British-Asians, issus de l’immigration post coloniale, voire tous les racisés :  “Ceux qui n’ont pas encore complètement compris, je veux qu’ils connaissent ce sentiment d’avoir le coeur brisé, que nous sommes nombreux à vivre”, raconte-t-il à la presse. C’est aussi ce qui fait la force de cette oeuvre. Cet album parle à de nombreuses personnes, ceux qu’on appelle les minorités, mais qui sont si majoritaires en nombre, si on les réunit tous, finalement.

Dialna - Riz Ahmed
The long goodbye

Au final, Riz Ahmed a-t-il rompu avec la Grande Bretagne ? Pas sûr. Néanmoins, il y a de grandes chances que son statut Facebook soit “c’est compliqué”. Avec cet album, il trouve un moyen d’explorer toutes les émotions, conflictuelles, ou contradictoires même, de la rupture, en utilisant la poésie, le spoken word, et le chant. On traverse avec lui toutes les étapes d’une rupture : le déni, la colère, la dépression, l’acceptation, et le fait de tourner la page pour de bon : “Même si c’est une relation dysfonctionnelle, nous devons quand même faire en sorte que cela fonctionne. On a acheté une maison ensemble, on a des enfants. Donc, trouvons le moyen de réussir comme des adultes”, déclarait-il à la presse britannique.

Court-métrage coup de poing

Pour accompagner la sortie de l’album, Riz Ahmed a réalisé un court métrage, coup de poing. On y voit une famille indo-pakistanaise en Grande Bretagne préparer un mariage. Puis l’impensable, des hommes armés arrivent dans le voisinage. Sans trop en dire, il aborde la question de la fascisation de la société britannique, et le danger pour les populations racisées, musulmanes de politiques de droite. Le film est là pour que l’on se pose des questions en tant que société. Cela est-il possible dans nos pays ? Il n’a pas besoin de nommer ces hommes armés. Les populations concernées connaissent cette peur que ressent cette famille. Les racisés, les musulmans vivent avec cette peur qu’un jour, l’armée, la police, une milice vienne s’en prendre à eux de cette manière.

En tant que français.e musulman.e, on ne peut s’empêcher de penser aux nombreuses perquisitions abusives, qu’ont vécu des familles musulmanes, pendant l’état d’urgence suite aux attentats de 2015. Le racisme et l’islamophobie se sont tant développés et s’expriment tellement librement, médiatiquement, politiquement, qu’au final, que cette crainte s’est installée durablement au sein de ces populations. 

Malheureusement, en France, très peu d’artistes se sont saisis de cette actualité pour créer des oeuvres qui expriment si bien le ressenti des minorités. L’an dernier, le film Soumaya, sorti indépendamment avec beaucoup de difficultés et sans une couverture médiatique importante, abordait ce sujet, avec réussite.

Alors que Riz Ahmed avait prévu une tournée pour défendre son album sur scène (aucune date à Paris n’était annoncée), la crise du Covid19, et le confinement quasi généralisé en ont décidé autrement. Pour mieux faire supporter la situation à ses abonnés, l’artiste a lancé The long lockdown sur ses réseaux sociaux. Au programme, des live Youtube avec différents artistes racisés et des discussions autour des sujets abordés dans son album.

Quand le personnel devient politique, au service de l’art.

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