[Cinéma] Soumaya, ou comment les musulmans ont vécu l’état d’urgence en France

dialna - soumaya

Le film Soumaya est enfin sorti sur les écrans en France, depuis fin août 2019. Réalisé par Waheed Khan et Ubaydah Abu-Usayd, il aborde les perquisitions et licenciements abusifs dont les musulmans ont été victimes pendant l’état d’urgence.

L’équipe du film a eu un début d’année compliqué. En mars, une avant-première devait avoir lieu au Grand Rex. Mais sous la pression de la fachosphère, la salle l’a annulée à la dernière minute, prétextant ne pas avoir « vocation » à projeter des films indépendants comme Soumaya. L’avocat du Grand Rex a ensuite avoué que le véritable problème était le sujet du film, qui faisait déjà « polémique sur les réseaux sociaux ». Mais alors de quoi parle le film Soumaya ?

Soumaya Rollet est employée dans une société de sécurité aéroportuaire. Elle est accomplie et épanouie dans son travail. Après un week-end paisible, son quotidien est bouleversé par un tragique évènement. De retour au bureau le lundi, elle apprend de surcroit qu’elle est licenciée. Elle entame alors un cheminement pour trouver la connexion entre ces deux évènements en apparence sans lien aucun.

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Le film Soumaya est à l’affiche en France depuis le 30 août 2019

Boom, boom, boom. Cela résonne comme un battement de cœur amoureux. Une mélodie du cœur qui nous maintient debout. Boum, boum, boum. Ce rythme vous berce chaque soir, lorsque vous calez soigneusement votre tête dans le creux de votre oreiller. Soumaya, un samedi soir a posé sa tête sur son oreiller. Son cœur jouait cette douce mélodie. Boum, boum, boum. Profondément endormie, elle est tirée de son sommeil. Ces boum boum boum lui semblent tout droit sortir des enfers. Finie la berceuse d’il y a quelques heures. Boum Boum Boum. Boum Boum Boum. « Ouvrez Madame, c’est la police ! » Il n’y a plus de mélodie, de sommeil et de rêverie. Le cœur retient son souffle. Soumaya ouvre les yeux et se retrouve projetée dans un univers cauchemardesque. Ce vacarme, c’est le poing du policier qui tambourine à la porte. Boum boum boum… « Ouvrez Madame c’est la police ! »

Ce bruit a retenti dans pas moins de 4 469 demeures françaises. Hommes, femmes, enfants, bébés, personnes âgées, animaux domestiques ont entendu ce coup sur la porte. C’est ainsi que l’état français a agi pour « protéger » ces citoyens et concitoyens français, en perquisitionnant le domicile de familles musulmanes.

Inspiré de fait réels, Soumaya, nous plonge en effet, dans la période post-attentats de novembre 2015. L’État français avait alors décrété l’état d’urgence. Il a ensuite été prolongé 6 fois et s’est étendu du vendredi 13 novembre 2015 au 1er novembre 2017. Il a pris fin puisqu’une loi est venue donner forme à cet état d’urgence : c’est la loi du 30 octobre 2017 qui renforce la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme.  Par ce procédé, l’État pouvait mettre en place des restrictions concernant les libertés publiques et les libertés individuelles de toute personne susceptible d’être une menace pour la sécurité publique. Ainsi l’État, par l’intermédiaire du préfet ou du ministre de l’Intérieur, pouvait entre autres limiter ou interdire la circulation dans certains lieux, interdire certaines réunions publiques, fermer certains lieux (comme des mosquées), autoriser des perquisitions administratives, ou encore prononcer des assignations à résidence.

C’est dans ce contexte que Soumaya va évoluer. Dans un pays où chaque citoyen peut, sous ordre du préfet être spolié de ses droits les plus fondamentaux comme celui de travailler. Le co-réalisateur Ubaydah Abu-Usayd, alors cameraman, filme l’entretien de la femme dont est inspirée cette histoire. Il est impressionné par la sérénité de la femme. « Elle s’est posée et a raconté ce qui lui était arrivé. Je regardais constamment les réactions de la jeune fille, et j’étais interpellé par leur manière de livrer leur récit en toute quiétude, et avec le sourire. », explique-t-il. L’idée du film nait alors en lui, et écrit le scénario avec son épouse. Au fur et à mesure de l’écriture, le personnage de Soumaya prend de l’ampleur et Ubaydah Abu-Sayd, accompagné de Waheed Khan, décident alors d’en faire un long métrage.

Soumaya, une femme française

Renommée Soumaya dans le film, ce personnage est une femme française, trentenaire et heureuse maman d’une petite Jihane. Comme beaucoup de citoyens français, elle vit une existence des plus banales. Depuis 14 ans, Soumaya est employée dans une société prestataire de services et gère la sécurité des pistes aéroportuaires. Son employeur lui a fait confiance et quelques années lui suffisent à être promue cadre formatrice. Elle prend part à la vie de la société comme chaque employé. Soumaya est musulmane et son cheminement spirituel l’a mené à porter le hijab. Elle est respectueuse du règlement de son entreprise et n’y arbore donc pas cet effet vestimentaire qui pourrait être considéré comme un signe religieux. Suite à la perquisition qu’elle subit et de la note blanche à son sujet, son employeur change de comportement avec elle et entame une procédure douteuse de licenciement. Elle contacte une avocate spécialiste de ce genre de dossier, Imany Maryam.

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Soraya Hachoumi interprète Soumaya Rollet

Autour de vous des Soumaya, il y en a pleins. Nous avons tous une sœur, une amie, une voisine, ou connaissance qui ont le même profil que cette jeune femme. Parfois, Soumaya, c’est nous. Ces femmes, issue de l’immigration, portant un hijab réussissent à jongler entre une vie professionnelle, des collègues dont les avis divergents sur les questions religieuses et leur vie intime de croyantes. C’est parce que le travail est une source d’épanouissement, parce qu’il est nécessaire de subvenir à ses besoins et parfois au besoin d’une famille entière qu’une Soumaya ne peut pas faire l’impasse dessus. Dans une société où le voile est perçu comme un outil de prosélytisme ou un signe de soumission maritale, il est essentiel de développer des stratégies de survie et de protection.

Dans ce long métrage, Soumaya, interprété par Soraya Hachoumi, voit sa vie basculer lors de la mise en place de l’état d’urgence. Une nuit, son domicile est perquisitionné. La police entre, fouille et jette à terre la dignité de Soumaya et de sa jeune fille. C’est à ce moment-là que sa vie bascule. Elle devient actrice de sa propre vie, avec pour spectateurs sa fille, sa mère, son frère, son ex-époux, ses collègues, les médias et la France entière. À un moment, nous avons été le spectateur de cette réalité, celle de l’injustice, de la hagra, de l’islamophobie.

Selon le livre I’état d’urgence (permanent), co-écrit par la journaliste Hassina Mechaï et l’avocate Sihem Zine (paru aux éditions Meltingbook), il y a eu 4469 perquisitions administratives, 754 assignations à résidence, et 19 mosquées fermées entre le 13 novembre 2015, et le 1er novembre 2017. Le film Soumaya raconte donc l’histoire d’une citoyenne française ayant vécu cette expérience.

Drame familial

Tout au long du film, le personnage de Soumaya ne cessera de forcer l’admiration. Elle se bat, ne baisse pas les bras, une vraie superwoman. Soumaya, c’est avant tout une femme. Son visage, son sourire et sa voix construisent autour d’elle une aura naturelle. L’actrice Soraya Hachoumi incarne parfaitement ce mélange de douceur et de force. Soumaya est française et a des origines maghrébines. Finalement, il est difficile de savoir si elle est d’origine marocaine, tunisienne ou algérienne. Cette liberté facilite aux spectateurs l’identification. Soumaya vient de quelque part en Afrique du Nord mais elle aurait pu venir d’ailleurs, du Mali, du Sénégal ou d’Egypte. Ce qui est certain c’est qu’elle mène simplement sa vie comme beaucoup de français, avec une vie sociale, des ami.es. Elle est même bénévole au sein de la mosquée de sa ville. Comme beaucoup de femmes, elle a connu l’amour, le mariage et le divorce. C’est aussi cette situation de mère célibataire qui laisse transparaitre chez elle une grande combativité. Vous savez, celle que l’on prête aux mamans solos.

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Islem Sehili joue Sinan, le jeune frère de Soumaya

Soumaya, c’est la mère courage qui pense à sa fille, la protège et la garde loin de tout ces problèmes. En endossant le rôle de maman, Soumaya fait figure de protectrice. Tout le long du film, lorsque Jihane apparait, elle est dans les bras de sa mère, ou de sa grand-mère. L’innocence face à la violence. Elle sera la première spectatrice de cette violence étatique. Les apparitions de Jihane sont rares et silencieuses. Elle apparaît le regard stoïque, figé et vide. Elle passe des bras de sa mère à ceux de sa grand-mère. Tout le long du film, l’absence de la figure paternelle se fait sentir. Dès lors, c’est une Soumaya matriarche qui transparait à l’écran, la matriarche qui domine et contrôle son monde. Elle semble tenir au creux de sa main son avenir, celui de sa fille mais aussi celui du reste de sa famille.

L’ex mari est le symbole du paradoxe et en même temps de la lâcheté. Il quitte sa famille pour assouvir son besoin de liberté et de croyance en tirant un trait sur sa vie en France. Mais comment aller vivre sa foi dans un pays étranger en ayant des préjugés racistes ? Comment quitter un pays de droit pour un pays où les libertés individuelles sont restreintes ? Comment raffermir sa foi en ayant une attache profonde aux biens matériels ? Est-il possible de quitter un pays sans vouloir devenir apatride ? Voilà les questions soulevées par ce personnage.

Un combat juridique

Il y a Soumaya la femme, la mère, la fille, la sœur, l’amie, la collègue et la citoyenne française.  Mais elle n’est pas qu’une battante. Elle doute, pleure, crie et se débat avec le peu de dignité que l’État français lui a laissé. Elle flanche à de multiples reprises et ne cesse de se relever. Mais jusqu’à quand ? Ce film met à l’affiche et la combativité dont il faut parfois faire preuve pour sa dignité.

Une scène m’a particulièrement marquée, celle où Soumaya marchant dans un tunnel éclairé, apparaissent au loin, des immeubles de bureaux. Elle marche dans ce tunnel à ciel ouvert et croise deux personnes qui arrivent face à elle. Plus elle avance et plus les immeubles s’éloignent, symbole d’une vie professionnelle qui s’effondre. Soumaya ne pourra plus dire : « Je vais au travail ».

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Sonia Mellah interprète le rôle de Maître Imany Mariam

Dans son combat pour la justice, Soumaya est prise en charge par deux avocats, Imany Maryam et Kaïss Seddiki. Maître Imany Maryam est l’avocate qui va accompagner et défendre Soumaya. Elle apparaît épuisée par ce système, mais reste bienveillante avec ses clients. Comme Soumaya, elle porte le voile en dehors du tribunal. À elle seule, elle représente l’espoir de ces nombreuses personnes, licenciées abusivement. Elle est ancrée dans la réalité des dossiers qui s’enchainent. Ses sourires sont rares et précieux mais elle donne à Soumaya la possibilité de devenir maîtresse de son destin. Ce personnage permet également de soulever la question du burn-out militant. Comment tenir ? Comment continuer à « argumenter » avec ces personnes ? Comment se préserver et préserver sa santé mentale face à un système oppressif organisé et légal ?

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Khalid Berkouz est Kaïss Seddiki dans Soumaya

Kaïss Seddiki, lui est l’ami de l’ex mari de Soumaya, Jérome Rollet. Son personnage est ambigu. Il est avocat et travaille pour un grand cabinet. Issu de l’immigration, il a réussi son parcours scolaire et professionnel et est un pur produit de la République. Il est le musulman modéré par excellence, celui à qui on dit souvent : « oui mais toi t’es pas comme eux ». Il apparait passionné lors d’un procès, défendant bec et ongle un policier accusé de violences envers une femme sans papier. Cette scène est bouleversante et fait référence à une vidéo virale : celle d’un policier agressant une femme noire portant le voile et son bébé. C’est lors de ce procès que son destin bascule. Il s’engage alors dans une association de défense des droits des musulmans, dirigée par Imany Maryam et devient l’avocat de Soumaya. Il a du mal à saisir pourquoi son amie se retrouve dans cette situation. Pour Kaïss, deux mondes se font face : celui de la suspicion et celui de la confiance. L’état suspecte ses ami.es mais lui a confiance en ce même état. Un véritable ascenseur émotionnel. Qui a tord et qui a raison ? Le système est-il raciste ? Islamophobe ? Ou ses amis ont-ils réellement quelque chose à se reprocher ? Kaïss ne sait plus qui croire entre ses amis ou son pays. La vérité est parfois complexe à accepter. Pour Kaïss quel que soit l’issu, il est perdant.

Deux moments m’ont amenée à me questionner sur mon propre cheminement. La scène où Jérôme est dans son nouveau pays d’accueil. Il est face à la mer, le ciel clair. Il marche sur la plage et ses empreintes se dessinent sur le sol. A l’autre bout du monde, son ex-épouse assise derrière son volant, dans une nuit sombre, tente de marquer son histoire et de laisser son empreinte dans une société qui ne veut pas d’elle. Dans le pays d’accueil de ses parents, la France.

Dans le film La vie est belle de Roberto Benigni, Guido un père juif fait croire à son fils Giosué que le camp de concentration dans lequel ils sont emprisonné est un jeu, dans le seul et unique but de le protéger. Pour sa survie. Soumaya dit à sa fille Jihane : « je suis ici pour ma fille […] Jihane tout ceci est une mise en scène, c’est un jeu », également dans le but de la protéger. J’aime à penser que les scénaristes ont créé une passerelle entre deux magnifiques films : l’exil dans Into the wild de Sean Penn et la ségrégation dans La vie est belle de Roberto Benigni.  La volonté de tout quitter ou celle de combattre la haine, pour se retrouver soi, finalement, n’est-ce pas un peu le même combat ?

SOUMAYA — BANDE ANNONCE from Yaraa on Vimeo.

 

Mariam

 

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