[Interview] She is Safya Fierce

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Nouveau phénomène d’Instagram, Safya Fierce fait rire et réfléchir dans ses mini-vidéos percutantes. Cette créatrice de contenus utilise l’humour avec brio pour parler d’injustice sociale, de sexisme, d’homophobie, ou encore de l’écart des richesses. Une femme noire brillante, qui s’aime et qui se souhaite le meilleur, nous on signe tout de suite !

Dialna n’a pas pu résister d’aller à la découverte de cette jeune femme, avant que la presse maintstream ne s’en empare ! C’est parti pour l’interview de Safya Fierce !

Dialna : Bonjour Safya. Pouvez-vous nous dire qui se cache derrière ce personnage de Safya Fierce ? 

Safya Fierce : Je m’appelle donc Safya, et je suis née à Paris. J’ai grandi en Seine-Saint-Denis, au Bourget pour être plus précise. J’ai eu une enfance des plus normales. J’étais une élève studieuse qui ne parlait pas beaucoup, qui avait peur du regard des autres. Le seul moment où j’osais m’exprimer c’est lorsque je voulais montrer mes performances académiques ou quand je voulais ressortir toutes les blagues que j’avais entendues la veille dans le SAV d’Omar & Fred.

Après le lycée, je décide de faire une prépa littéraire que mes profs m’avaient conseillée. C’est à ce jour, l’expérience la plus formatrice que j’ai eu à vivre. J’y ai développé une forte réflexion critique mais c’est aussi à ce moment que j’ai vécu un double choc culturel. C’était la première fois que je prenais véritablement conscience d’être une minorité et c’est aussi là que j’ai découvert que je manquais cruellement de capital économique et de capital culturel.

Ce n’est qu’au bout de ma troisième année que j’ai commencé à me débarrasser progressivement de mon sentiment d’infériorité face aux autres camarades. J’ai ensuite fait une grande école de traduction et de management où je me suis beaucoup épanouie. J’ai réalisé que si je continuais à censurer mes rêves, je ne connaitrais jamais la prospérité.

Depuis cette expérience significative, j’ai décidé de me consacrer sérieusement à la création de contenus. Mes vidéos parlent de justice sociale, mais aussi de pop culture et de musique.

Dialna - Safya Fierce
Safya Fierce ©Lolita Ngok Bassomb aka @friendswithpotential

D : D’où vient ce joli pseudo Safya Fierce ?

S.F. : L’inspiration de mon pseudo vient du troisième album studio de Beyoncé, I am Sasha Fierce. Je suis une grande fan de Beyoncé et sa musique a rythmé toute mon adolescence et m’a permis de gagner en assurance. Voir une femme noire exceller dans la musique est très puissant en termes de représentation. Je me retrouvais particulièrement dans l’image de l’alter ego que Beyoncé nous présentait avec ce troisième album. Quand je ne me mets pas en scène, je suis Safya Natty, la personne qui n’aime pas qu’on la regarde mais lorsque je le fais, je deviens Safya Fierce, la femme qui aime être vue et qui n’a peur de dire sa vérité.

D : Vos vidéos sur Instagram et Youtube évoquent effectivement beaucoup de sujets sociaux, comme le racisme systémique, la misogynie, l’écart des richesses. Comment les travaillez-vous en amont ? 

S.F. : La première étape est de saisir mon cahier que j’ai intitulé « Mon cahier de non-productivité » où je note toutes les idées qui me passent par la tête. Dès que j’estime avoir une idée brillante, je la partage avec ma sœur ou avec ma collaboratrice, Sarah. Une fois les idées notées, je me documente avec des vidéos, des podcasts, des articles ou travaux académiques sur ces sujets. J’accorde une grande importance à cette partie de recherche parce que je crains toujours de passer pour une personne incompétente et les faits ne trompent jamais.

D : D’où vient cet engagement ?

S.F. : Je suis très sensible aux émotions des gens et voir des personnes souffrir à cause d’oppressions me révolte profondément. Je déteste me sentir impuissante. Puisque je n’ai pas la puissance et le sens du sacrifice d’un.e activiste, j’essaie de faire ce que je peux à mon échelle.

D : Vous dites supporter le business dirigé par des personnes noires, pourriez-vous nous en parler ? 

S.F. : J’essaie le plus possible de consommer des produits et services d’entreprises dirigées par des personnes noires parce que le manque de capital culturel et économique (causés par l’oppression systémique) nous maintient dans la marginalisation et fait persister le manque de représentation. Je tiens particulièrement à le faire lorsqu’il s’agit de petits commerçants ou restaurateurs. Toutefois, j’essaie de nuancer ce propos parce que le capitalisme qu’il soit noir ou blanc n’a jamais permis la libération mais plutôt l’exploitation de personnes vulnérables.

D : Vous évoquez aussi souvent votre peur du monde du travail, comment est née cette phobie que beaucoup de personnes sous-estiment ?

S.F. : J’ai choisi la voie de l’alternance pour effectuer ma dernière année d’étude. Mon manque d’assurance et mes problèmes de communication ont été de grands obstacles. En plus de cela, je n’avais pas d’affinités avec mes collègues. Lorsque vous mélangez le tout, vous obtenez un mal-être que vous devez traîner au quotidien pendant un an. Cette expérience m’a profondément changée et m’a invitée à tout remettre en question : mes compétences, mon développement personnel, mon entourage, mes études et mes aspirations.

J’ai tellement mal vécu cette période que mon cerveau commence à faire du tri de souvenirs. Ma phobie est encore très présente. J’ai peur de tomber sur des collègues malveillants ou qu’on me juge incompétente. Je ne postule que très rarement et quand je le fais, j’ai des sueurs froides. Malgré cela, je ne regrette absolument pas cette expérience parce qu’elle m’a appris l’importance de ne pas s’oublier et de ne jamais se compromettre.

Dialna - Safya Fierce
Safya Fierce ©Lolita Ngok Bassomb aka @friendswithpotential

D : La musique tient une place importante dans vos stories et vos publications. Quelles sont vos influences musicales ?

S.F. : Je dis toujours « la musique c’est spirituel ». Elle guérit mes maux et m’élève. Très tôt, grâce au câble, j’ai eu accès à une chaîne qui m’a permis de ne pas trop souffrir de manque de représentation. Cette chaîne c’était MTV base, la chaîne Hip Hop & R’n’b. J’écoute principalement des musiques dites noires. Mes influences musicales principales sont les Destiny’s Child, Beyoncé, Usher, Erykah Badu, Chloe & Halle ou encore Tiwa Savage.

D : La mode aussi n’est pas en reste dans vos vidéos. Vous avez récemment repris le concept des 73 questions de Vogue, sur votre compte Instagram. D’où vous est venue cette idée géniale ?

S.F. : Je regarde très souvent les vidéos de 73 questions de Vogue, parce que je trouve que le format en plan séquence est brillant, court et divertissant. Comme je me cache souvent derrière mon sarcasme, ce format me semblait adapté pour montrer ma vulnérabilité et parler de mes aspirations tout en divertissant ma communauté.


D : Il y a chez vous cette volonté de rêver haut et fort votre vie, comme si vous donniez la permission aux autres femmes racisées de ne pas avoir honte de se souhaiter le meilleur, êtes-vous consciente de cela ? 

S.F. : Waouh, c’est un grand honneur que de lire ça. Mon syndrome de l’imposteur m’empêche souvent de me célébrer et de prendre conscience de mes réalisations. J’essaie de me rappeler au quotidien qu’il est temps que nous, femmes racisées, arrêtions de survivre et commencions à vivre. Il est impératif que nous occupions l’espace comme tout le monde et que notre légitimité ne soit plus un questionnement existentiel.

D : Quels sont vos rêves et vos projets, chère Safya ? 

S.F. : J’ai tellement de rêves que j’ai peur, parfois, d’être trop déconnectée de la réalité ! Je rêve d’avoir ma propre société de productions où je pourrais réaliser des sketchs à la Key & Peele ou Black Lady Sketch Show. Elle pourrait être une plate-forme que j’offrirais à des personnes issues de minorités visibles et sexuelles (ou les deux à la fois) en les produisant. J’aimerais également créer un festival autour de la culture de la « France d’en bas ». Sur un court terme, je veux pouvoir ne plus traiter ma création de contenu comme un hobby mais comme une véritable activité professionnelle. Pour cela, je compte être constante et continuer de créer avec mon collectif d’ami.e.s artistes.

D : Vous avez aussi une chaine Youtube, pensez-vous plus exploiter cette plateforme ? Qui sont vos youtubeuses.eurs préféré.e.s?

S.F. : J’aimerais davantage l’utiliser mais je n’arrive pas à encore à bien déterminer la stratégie digitale à appliquer. Mes youtubeuses.eurs préféré sont Terrell (Terrell Show) et Tee Noir. Terrell propose un contenu très versatile C’est un véritable entertainer. J’aime sa mélomanie, sa bienveillance et son dynamisme. Je me reconnais beaucoup en lui. Tee Noir, elle, aborde des sujets tels que les discriminations, la pop culture ou le féminisme avec intelligence et détermination. Elle m’a inspirée ma vidéo sur la beauté en tant que moyen d’oppression et privilège.

D : Vous mêlez le français et l’anglais dans vos vidéos. Pensez-vous, un jour, quitter la France pour un pays anglophone ? 

S.F. : Pendant très longtemps, j’ai rêvé d’aller vivre aux Etats-Unis, tant j’étais émerveillée par la culture noire américaine. Aujourd’hui, j’estime avoir une mission. Celle de se sentir légitime dans un pays dans lequel je me suis longtemps sentie étrangère. Je veux reprendre ce qui m’appartient et ce qui m’appartient c’est l’espace hexagonal. Je suis née ici et je mérite de vivre une vie décente.

D : Si vous étiez une ville ? Un pays ? Un plat ? Une chanson ? Un film ?

S.F. : Si j’étais une ville, je serais une ville fictive et futuriste.

Si j’étais un pays, je serais Cuba.

Si j’étais un plat, je serais un chili con carne.

Si j’étais une chanson, je serais 20 something de SZA

Si j’étais un film, je serais un film produit par Issa Rae ou Marsai Martin

Nous espérons que vous avez aimé découvrir cette jeune femme ambitieuse et talentueuse, qui, nous l’espérons, va réussir à créer sa boite de production pour créer plus de contenus qui nous aideront à déconstruire cette société patriarcale. La jeune femme a d’ailleurs mis en ligne une cagnotte, disponible sur son compte, pour la soutenir plus concrètement. Force à vous Safya to the sisterhood !

 

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