[Cinéma] Taste of cement

Dialna - taste of cement

Taste of cement par Ziad Kalthoum

Dialna - taste of cement
Affiche

A Beyrouth, de nombreux chantiers transforment la ville en pleine reconstruction après la guerre qu’a connu le Liban. Comme il y a quinze ans, la plupart des ouvriers sont Syriens. La situation a changé. Aujourd’hui, les syriens sont des réfugiés fuyant la guerre qui détruit leur pays. Au Liban, ils bâtissent des immeubles, reconstruisent la ville, mais n’ont pas le droit de sortir après 19h. Un couvre-feu imposé par le gouvernement libanais leur refuse des droits basiques. Ils vivent donc sous leur chantier, comme des indésirables.  Il y a environ un million de réfugiés syriens au Liban. 

Comment créer un nouveau langage cinématographique pour raconter l’histoire de ces réfugiés syriens au Liban ? C’est la problématique à laquelle Ziad Kalthoum a dû faire face. Lors de la présentation du film à l’espace St Michel la semaine dernière, il est revenu sur la genèse de ce projet.
Lui-même a dû fuir son pays, la Syrie, après avoir déserté l’armée. En arrivant à Beyrouth, il est marqué par le bruit. Le bruit des constructions, des chantiers faisait écho au bruit de la destruction, de la guerre. Qui était donc derrière ces bruits ? Il réalise alors que ce sont des migrants syriens qui reconstruisent de nouvelles habitations après avoir perdu leurs maisons chez eux.  Il explique : « Construire est plus fort que tuer ».

Taste of cement est une véritable expérience sensorielle. Les sons du chantier, et ceux de la guerre sont les dialogues du film. Une voix off, racontant des souvenirs et l’histoire des migrants syriens de la première génération au Liban, travaillant eux aussi dans la reconstruction, sert de décor sonore. Le goût du ciment, son odeur, c’est ce lien entre ces deux générations de travailleurs, quasiment engloutis par la pierre. Ils ne parlent pas, mais partagent la même histoire, comme un seul homme. Le personnage principal ici, c’est le ciment qui alimente les machines de construction, et laisse sa trace sur les mains de ces hommes. Ziad Kalthoum arrive à réaliser une oeuvre cinématographique unique, très artistique. Les images sont superbes, et il parvient, sans un mot de la part de ces hommes à raconter leur histoire. Montrer des humains avant tout, mais avec un langage différent. Le bruit constant dans lequel ils vivent est leur langage. Ces êtres humains sans paroles s’abreuvent d’images : la mer, la ville du haut de l’immeuble en construction, mais aussi les images de guerre via leurs écrans de smartphones et télévisions. On les voit littéralement à travers les yeux de ces hommes, prisonniers de ce ciment.

dialna - taste of cement
Taste of cement

Ce parti pris artistique ainsi qu’un montage loin des critères habituels peuvent rendre le film difficilement accessible pour certains. Il n’en est pas moins percutent et déchirant. Taste of cement décrit à la précision la vie en exil, sans possibilité de retour, la survie face à la guerre. Ziad Kalthoum raconte qu’il a aussi subi ce silence. Le régime syrien utilise beaucoup de vidéos pour sa propagande. Les travailleurs étaient inquiets et ne savaient pas pour qui il travaillait. Il a fallu de longs mois au réalisateur pour construire une relation de confiance avec eux, pour qu’ils l’acceptent sur leur chantier et leur sous-sol. Ces scènes, tournées sans autorisation du promoteur immobilier montrent des hommes déracinés, vivant dans des conditions terribles, en marge de la société, cachés de tous. Après cela, le réalisateur s’est demandé : « Pourquoi je leur demanderai de me parler, de raconter leur vécu ? La télévision a déjà beaucoup utilisé ces gens et leurs propos ». 

dialna - Taste of cement
Taste of cement

Ce couvre feu qui interdit à ces réfugiés de sortir après 19 h est une sorte de double peine pour ces hommes. Ziad Kalthoum est très critique avec cette décision : « Le gouvernement libanais veut punir ces gens, en leur imposant ce couvre feu. Ils sont utilisés quasiment comme des esclaves par les compagnies immobilières et survivent dans des conditions indignes ». Le promoteur immobilier qui l’a autorisé à filmer sur son chantier ne savait d’ailleurs pas quel était le véritable sujet de son film. Le réalisateur raconte : « Je lui ai bien sur dit qu’on allait faire un film sur la magnifique tour qu’il construisait. Il m’a dit de ne surtout pas filmer le sous-sol, qu’il n’y avait rien d’intéressant ». L’équipe de tournage a pu passer seulement quatre nuits en compagnie de ces travailleurs, chez eux, avant que le propriétaire ne s’en rende compte et les expulse de son chantier.

Les visages de ces hommes, leur (sur)vie sur ce chantier sont le meilleur témoignage possible de ce qu’ils ont vécu.

 Taste of cement par Ziad Kalthoum, sur les écrans depuis le 03 janvier 2018

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