[Portrait] Nadiya Lazzouni fait son show

Dialna - Nadiya Lazzouni

Le Nadiya Lazzouni Show, sur la chaîne Youtube Speak Up Channel est un talk-show indépendant qui donne la parole à des invités qu’on ne voit pas ailleurs. Ça vous rappelle quelque chose ? Le besoin d’aller là où on ne l’attend pas, là où l’on trouve des personnalités habituellement invisibilisées, est au cœur de la démarche de Nadiya Lazzouni. Dans son show, elle favorise des interviews de fond, avec des invités parfois inconnus, ou très rares dans les médias.

Nadiya Lazzouni est une femme déterminée. C’est certainement cette détermination qui la pousse à quitter sa Normandie natale pour aller étudier le droit des affaires à Paris, puis à travailler auprès d’ONG, après avoir repris le chemin de l’université pour un master en droit sciences politiques et relations internationales. La lutte contre les discriminations et l’injustice habite la jeune femme et la conduit à s’engager toujours plus. Et elle ne se contente pas de paroles en l’air. Son outil premier, c’est l’action. Elle quitte donc son travail pour créer son média vidéo, Speak Up Channel, et sa propre émission, le Nadiya Lazzouni Show. “J’ai très vite compris que je n’avais pas ma place en entreprise, j’avais besoin de donner du sens à mon travail. J’ai donc repris mes études. Au bout du compte, j’ai réalisé que le milieu des ONG répondait aux mêmes logiques que celui des entreprises”, confie-t-elle. La place centrale de l’argent et de l’apparence, mais aussi les relations de pouvoir au sein de certaines structures la poussent vers cette décision. Elle sera sa propre patronne. Un challenge porté aussi par la difficulté d’accéder aux mêmes possibilités professionnelles que les autres. 

Créer sa voie

En effet, la jeune femme a déjà décidé de porter le hijab. “Ça a été un vrai tournant. Le monde du travail, l’accès à l’emploi, tout devient compliqué. Les portes se ferment quand on porte le hijab, alors que rien ne l’interdit dans le cadre du travail”. Par la force des choses, la jeune femme pense à la reconversion professionnelle. La possibilité de l’entrepreneuriat se pose alors comme une évidence, pour Nadiya Lazzouni. Même si elle est consciente d’avoir fait ce choix par défaut. Néanmoins, elle porte un regard lucide sur ce statut parfois idéalisé par certains politiciens : “Je ne pensais pas forcément avoir l’esprit d’entrepreneur, mais c’est l’instinct de survie qui fait qu’on développe cet esprit. Il faut en revanche être conscient d’une chose : « être entrepreneur, c’est souvent de la précarité, et de l’épuisement car on travaille à toute heure”, explique-t-elle. Anciennement juriste, elle décide donc de se tourner vers le journalisme, en créant son programme sur Youtube. 

Son modèle, c’est Jon Stewart, créateur du Daily Show, aujourd’hui présenté par le comédien Trevor Noah. Elle détaille : “Les États-Unis m’inspirent beaucoup. Au Daily Show, ils ont trouvé un équilibre presque parfait entre l’information et l’humour qui m’a inspiré pour créer le Nadiya Lazzouni Show”.  Sa pratique du théâtre dans son enfance en Normandie, et plus tard à Paris devient un atout dans la nouvelle activité de la jeune femme. “À sept ans, j’écrivais des poèmes, j’étais un peu un OVNI, ce qui était surprenant pour mon entourage. Une professeure m’a remarquée, et m’a dit que j’avais une sensibilité artistique et une facilité à m’adresser aux autres, à me mettre en scène”, se souvient-elle. Elle poursuit : “C’est vrai que je n’ai pas cette inhibition que certains peuvent avoir”. 

Dialna - Nadiya Lazzouni
Nadiya Lazzouni © Nora Noor

Apparaître à l’antenne n’est donc pas un problème pour Nadiya Lazzouni, et si les médias traditionnels ne donnent pas la parole à une femme comme elle, elle la prendra elle-même, et la donnera à d’autres, également tenus à l’écart des médias. Le Nadiya Lazzouni Show est donc le premier programme de sa chaîne Youtube, Speak Up Channel ; un nom qui prend tout son sens. Elle décide de prendre le temps d’aborder des questions de société, à sa manière, et de donner la parole à des personnalités souvent rares. La jeune femme a conscience du manque de représentations des minorités dans les médias dits traditionnels. “Le pouvoir d’identification est très fort lorsqu’on regarde la télé, les médias, et malheureusement, on y voit des gens qui, physiquement, ne nous ressemblent pas”.

Chiffres du CSA à l’appui, Nadiya Lazzouni a travaillé son sujet. “Dans ses rapports de 2017, on voit que 19% des personnes indexées sont perçues comme non blanches dans l’espace médiatique. Ce n’est pas normal.” Puis, citant la sociologue Marie-France Malonga, selon qui, le sentiment d’appartenance à la communauté nationale se construit aussi par une meilleure représentation, elle appelle à voir cette diversité dans les médias. “Pour aider les groupes dit dominants à avoir conscience de vivre dans une société multiculturelle, pour améliorer la représentation de chacun, il faut des médias alternatifs, comme Speak Up Channel, ou d’autres, qui participent au renouvellement du paysage audiovisuel français”.

Pour Nadiya Lazzouni, la meilleure façon de changer la société, c’est par un « journalisme de solution », comme elle aime à le définir. Être indépendante lui permet aussi de décider du moment de prise de parole : “Notre idée première, c’est de ne pas réagir à l’agenda médiatique, à l’actualité, qui est souvent toxique. Si on arrêtait d’abreuver les gens avec des mauvaises nouvelles, et qu’on dépassait ce temps médiatique que l’on nous impose, et qu’on prenait le temps de discuter de questions, selon les termes que nous aurons fixés, alors, on peut passer un bon moment ensemble. Réagir au buzz pour exister, ce n’est pas nous”, affirme-t-elle. La journaliste accepte néanmoins de prendre parfois des risques sur des sujets d’actualité comme celui des enfants de djihadistes français, partis rejoindre les rangs de Daesh. « Pour nous, il y avait urgence, avec cette question. Ces enfants sont à deux doigts de mourir. Le traitement médiatique qui en est fait est très partisan. Ce sujet est traité à la défaveur de ces Français », se défend-elle.

Il y a forcément une forme d’engagement dans sa démarche, un engagement politique, au sens premier du terme. Celui qui concerne le citoyen, comme une version vidéo du vivre-ensemble : “Mon média travaille à fédérer, à rassembler, à faire se retrouver des groupes qui ne se rencontrent pas forcément”, explique Nadiya Lazzouni. Elle poursuit : “Mon objectif était surtout de sortir des ghettos intellectuels. Il faut que l’on arrive à sortir de ces cases dans lesquelles on veut nous enfermer et qu’on s’intéresse à des questions beaucoup plus inclusives”. Même si elle n’hésite pas à intervenir sur différents plateaux télé pour parler d’islamophobie et de discriminations, l’animatrice de talk-show propose cependant une vision plus large que ces questions dans son média.

Dialna - Nadiya Lazzouni
Nadiya Lazzouni © Nora Noor

Pour autant, elle a conscience qu’en la voyant, les premiers spectateurs s’imaginaient autre chose. Elle revient sur les débuts de sa chaîne Youtube : “La première audience que j’ai eu correspond à ce que je représente. On voit une femme, française, d’origine maghrébine, et musulmane visible. La communauté musulmane a dû d’abord penser que c’était un média communautaire et que les questions qui allaient être débattues seraient donc, elles aussi, communautaires.” Par son travail et sa présence à l’antenne, Nadiya Lazzouni entend dépasser les revendications identitaires, tout en normalisant la présence médiatique de celles que l’on appelle “les femmes voilées”. Même si elle admet que cette normalisation n’était pas sa priorité au début de son projet, la présentatrice admet aujourd’hui l’importance de ce point. Elle détaille : « On n’a pas à demander la permission pour exister. Mais continuer à rendre visibles certains et certaines est important. Quand on voit comment la femme musulmane, et qui plus est, celle qui porte le foulard est complètement effacée de toutes les sphères de la société, je réalise, oui, que ce média a encore plus de sens d’exister ». 

Lors de la dernière élection présidentielle, elle a d’ailleurs animé des débats face à certains candidats, sur Le Banlieusard, site créé par le rappeur Kery James. « J’ai présenté une émission face à Philippe Poutou. Quelques semaines avant, il déclarait que le voile est un signe d’aliénation ». Pourtant, aucune mention de son voile dans les médias ayant relayé l’information. « On ne voyait plus le voile. J’étais juste la journaliste Nadiya Lazzouni. Pour moi, ça a été une de mes plus grande victoires ». 

De la banlieue aux États-Unis

L’émission part également à la rencontre de personnalités rares, comme le comédien Samy Nacéri, ou encore récemment, l’ancien rappeur K-mel du groupe Alliance Ethnik. Pour rencontrer ce dernier, elle active ses réseaux pour le contacter et y va au culot. Encore une fois, sa détermination l’aide à aller au bout de son envie. « Je me suis vraiment réveillée un matin en me disant ‘Je veux avoir Kamel dans l’émission’. Il a marqué toute une génération, et je voulais savoir quel regard il porte, en tant qu’expatrié, sur cette société française aujourd’hui si différente de celle qu’il a connue ». L’ancien rappeur, qui vit aujourd’hui à New York, est séduit par son audace, et accepte. Résultat, un joli coup médiatique pour le Nadiya Lazzouni Show, et un beau succès d’audience.

Mais la journaliste ne s’arrête pas là. Elle est en ce moment à l’affiche du film Banlieusards de Kery James et Leila Sy sur Netflix, une nouvelle expérience pour la jeune femme qu’elle place au même niveau d’engagement que le reste de son travail. Elle se confie : “La démarche qu’ils ont eu de mettre à l’écran une femme portant le hijab correspond à cette normalisation des femmes musulmanes. Ça permet de rendre à nouveau visibles ces femmes qui font tant de choses importantes, surtout en banlieue. Les personnes qui ont énormément fait pour nos petits frères, ce sont avant tout les femmes”. 

Parallèlement à son implication en banlieue à travers ses programmes, Nadiya Lazzouni a toujours eu un regard tourné vers les États-Unis, et ce, depuis ses études. Elle y a passé quelques mois pour perfectionner la langue et a alors cherché à savoir comment la communauté musulmane américaine y vivait. “J’y ai trouvé exactement ce que je recherchais, à savoir l’inspiration. Le rapport à la femme est différent. La femme musulmane aux États-Unis n’a pas du tout la même place qu’en France. Elle est beaucoup plus visible” Elle découvre notamment l’enseignante Yasmin Mogahed, spécialistes en sciences islamiques et développement personnel : “Elle a l’étoffe d’une grande leader, peut-être malgré elle. Elle est incroyable et à chacune de ses conférences, elle harangue les foules. Elle m’a beaucoup inspirée”, déclare-t-elle.

Dialna - Nadiya Lazzouni
Nadiya Lazzouni © Nora Noor

Nadiya Lazzouni pense d’ailleurs à l’international pour son show. Elle avoue : “Quand on a commencé, je pensais vraiment que la communauté anglophone serait celle qui l’accueillerait le mieux. On avait d’ailleurs commencé à traduire et mettre des sous-titres en anglais pour les trois premiers épisodes, et puis, malheureusement par manque de temps, nous n’avons pas pu continuer »

Son autre modèle dans les médias vient aussi des États-Unis. Il s’agit de la comédienne et présentatrice de talk-show, Ellen Degeneres. Sa relation à l’antenne avec ses invités impressionne l’animatrice d’émission. “Je la trouve très humaine. Elle vient de loin, avec une expérience difficile. On la sent dans un vrai partage, quand elle échange avec les invités. On a l’impression de voir une discussion avec une bonne copine. Et puis, c’est une femme d’affaires et visionnaire”, explique-t-elle. Même si elle dit ne pas s’inspirer d’elle dans son travail, force est de constater que ces qualités résument parfaitement le travail de Nadiya Lazzouni ; des discussions amicales avec ses invités, et une vision globale de son travail.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.