[Portrait] Amira Bouraoui, une révolutionnaire au sourire contagieux

Dialna - Amira Bouraoui

Depuis le 22 février 2019, l’Algérie connaît une longue série de manifestations qui persiste encore à ce jour. Dans les rues, une révolte populaire a éclaté suite à l’annonce de la candidature pour un cinquième mandat présidentiel de l’ancien président déchu, Abdelaziz Bouteflika. Ce Hirak, « mouvement » en arabe, historique en Algérie, doit son succès à une femme, Amira Bouraoui.

Depuis le début de ce soulèvement, tous les mardis, les étudiants descendent dans la rue, suivis les vendredis, de tout le reste de la population algérienne. À Alger, Oran, Béjaïa ou Tlemcen, des drapeaux algériens et imazighen, des pancartes et banderoles sont brandies pour réclamer l’application légitime des articles 7 et 8 de la Constitution.

« Le peuple est la source de tout pouvoir. La souveraineté nationale appartient exclusivement au peuple. » (Article 7 de la Constitution algérienne)

Hirak signifie « mouvement » en arabe. C’est le nom de cette révolution insaisissable et historique que vit en ce moment l’Algérie. Un mouvement révolutionnaire qui ne s’est pas contenté de la démission et du retrait du pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika. Le peuple algérien dénonce également au plus haut niveau de l’État, une bureaucratie militaire et technocratique qui s’est immiscée au pouvoir depuis 58 ans d’indépendance et le renversement du premier président de la République algérienne Ben Bella par un coup d’État militaire en 1965. C’est une révolution qui renvoie à la guerre de libération coloniale et au printemps berbère dans les années 80. Mais si les différentes révolutions qui se sont enclenchées dans le pays semblent avoir échoué jusque là, celle-ci est en train de prendre une ampleur considérable. Les Hirakiens doivent certainement le succès de ce soulèvement populaire à la leadeuse du mouvement Hirak, Amira Bouraoui.

Dialna - Amira Bouraoui
Manifestation du Hirak en Algérie, 2019
(DR)

Aux origines d’une révolution, une femme

Amira Bouraoui est une gynécologue-obstétricienne de 44 ans qui travaille dans un hôpital public à Alger. Élevée dans le quartier de Bab-El-Oued, elle est marquée par les manifestations d’Octobre 1988 et par les années de terrorisme et de guerre civile qui ont suivi. Son engagement militant commence en 2011, avec les premières manifestations réclamant un changement dans la vie politique algérienne. Mais c’est en 2014, que son activisme va prendre un tournant décisif, avec pour objectif de faire tomber le président Bouteflika, et le régime en place.

C’est à la suite de l’annonce de la candidature pour un quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, et affaibli par un accident cérébral en 2013, qu’Amira s’est dit « barakat !« , (« Ça suffit » en arabe). Elle utilise alors Facebook et les réseaux sociaux pour exprimer sa fatigue et son désarroi. Elle est rapidement rejointe par d’autres algériens sans qu’elle ne puisse imaginer qu’un mouvement était en train de prendre naissance.

Pour dire « non à un quatrième mandat », elle organise le 6 Mars 2014 un premier sit-in dans les rues d’Alger qui réunira une centaine de personnes dont des militants pour les droits de l’Homme, des étudiants et des journalistes. Ce rassemblement a été fortement réprimé par la police et a abouti à une quarantaine d’arrestations. « Je n’ai peur de rien. J’ai juste peur de voir l’Algérie encore basculer dans la dictature. J’ai peur de voir mes enfants grandir dans un pays gouverné avec le non-sens, j’ai peur de subir un quatrième mandat qui me fera encore plus mal parce que j’aimerais être une citoyenne libre et j’aimerais que le peuple algérien soit libre de choisir son président et qu’on ne lui impose pas comme ils sont en train de le faire à travers cette mascarade électorale grotesque », déclarait alors Amira Bouraoui pour la presse française.

Barakat, naissance du premier mouvement anti-Bouteflika

Dialna - Amira Bouraoui
Manifestation du Hirak – Photo : H. Lyès
(DR)

Dans les fourgons de police qui mènent les manifestants dans les différents commissariats de la ville, Amira en profite pour échanger ses coordonnées avec les autres militants anti-régime. Animés par la même cause et choqués par les répressions policières qu’ils subissent, ces militants voient leur engagement renforcé par cette répression. Amira Bouraoui et les premiers participants à ces sit-in de 2014 ont posé les bases de ce qui allait devenir Barakat. Ce mouvement se définit comme un mouvement « citoyen, pacifique et autonome, qui rejette le quatrième mandat et milite pour l’instauration d’un véritable régime démocratique en Algérie ». L’indignation d’une partie du peuple algérien se propage alors dans d’autres villes du pays. Des manifestations éclatent avec pour cri de ralliement « Bouteflika dégage ! », alors que certains brûlent des portraits du président.

Cependant, sans grande surprise, le 17 avril 2014, Abdelaziz Bouteflika est réélu. Les partisans du mouvement Barakat contestent ce résultat. Bien que cela soit perçu comme inédit dans l’Algérie contemporaine, de nombreux observateurs reprochent à Amira et à son mouvement de n’avoir su parler qu’à une tranche de la population. Suivi par près de 30 000 personnes sur Facebook, le mouvement n’a semblé toutefois toucher qu’une partie de la classe moyenne algérienne et n’a pas réussi à mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires sevrés de politique après les années de violences liées à la guerre civile.

Pourtant dès le début de son engagement, la jeunesse algérienne, qui représente près de 60 % de la population était une grande priorité pour Amira Bouraoui. Elle se désole que « les jeunes vendent des produits chinois sur les trottoirs et rêvent de ballons de foot et de visas pour aller vers des pays européens en crise ». Alors que pour elle « l’Algérie est riche, mais Bouteflika n’a pas su profiter de l’embellie pétrolière pour en faire un pays émergent avec une forte croissance ».

Mouwatana, le combat pour les libertés continue

L’entreprise de sabordage qu’Amira Bouraoui a commencé en 2014 contre le quatrième mandat de Bouteflika continue en 2018, lorsqu’elle participe à la naissance d’un nouveau mouvement dénommé Moutawana  (« citoyenneté-démocratie »). Amira est l’une des 14 cosignataires d’un appel au président de la République à renoncer au cinquième mandat. Selon un communiqué publié par ses signataires essentiellement issus de l’opposition et de la société civile, cet appel vise à “contribuer au véritable changement dont a besoin le pays” et se donne pour objectif de « rassembler le maximum d’Algériens pour hâter le départ de ce régime et préparer les véritables conditions d’une transition pacifique ». Cette nouvelle initiative est restée sans réponse du gouvernement. Mais les signataires n’en tirent pas moins quelques satisfactions au regard de l’écho qu’elle a eu auprès de l’opinion nationale et internationale.

Hirak, la révolution du sourire

Le 22 février 2019 est une date historique pour l’Algérie mais également, à titre personnel pour Amira Bouraoui, l’accomplissement de tous ses combats. Avec elle, les Algériens sont descendus dans la rue pour s’opposer de toute leurs forces au prolongement du régime autocratique ayant pris en otage le pays. L’annonce de la candidature à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika a enfin résonné comme une marque de raillerie aux yeux de tous les Algériens. Après des années de silence, de tentatives de prise de parole et de privations de liberté d’expression, les 40 millions d’Algériens qui peuplent aujourd’hui le pays se sont donnés le droit de s’accaparer la rue pour construire une nouvelle Algérie ensemble. À l’inverse du mouvement Barakat, le mouvement Hirak mobilise désormais toutes les classes sociales et toutes les couches de la population. La diaspora algérienne en France en particulier et du monde entier se mobilise également en manifestant tous les vendredis devant les consulats d’Algérie.

Dialna - Amina Bouraoui
Amina Bouraoui
(DR)

Tous ont le sourire. Après la décennie noire, les marcheurs souhaitent une révolution pacifique et non violente qui mènera à l’Algérie de demain. Celle qu’Amira Bouraoui décrit en ces termes : « L’Algérie de demain, ce sera un État de droit, une justice sociale. Une vraie justice qui ne fonctionne pas par des coups de fil comme ils le font à présent en mettant les citoyens justes en prison et en laissant les corrompus s’en aller. C’est surtout une Algérie qui donne espoir à cette jeunesse qui ne doit plus rêver de visas et de quitter le pays [] mais une jeunesse qui rêve d’avoir un travail, de pouvoir construire la nation ».

Le 2 avril 2019, c’est une première victoire pour Amira et sa révolution du sourire. Bouteflika se retire du pouvoir. Mais le mouvement ne s’éteint pas, au contraire, il se renforce. Malgré la mise en prison du clan Bouteflika et le déroulement de nouvelles élections présidentielles le 12 décembre 2019 qui ont proclamé Abdelmadjid Tebboune vainqueur dès le premier tour, les manifestations à travers le pays continuent chaque semaine. Proche du clan Bouteflika, Tebboune ne convainc pas. Les Algériens contestent cette élection et n’y voient qu’une continuité de l’ancien régime.

Une escalade répressive contre la leadeuse du Hirak

Le pouvoir algérien profite depuis des mois de la pandémie de Coronavirus pour bâillonner et jeter en prison des militants du Hirak. L’objectif du pouvoir est d’enterrer le mouvement et ses manifestations hebdomadaires, et d’empêcher coûte que coûte la contestation, qui dure depuis plus d’un an, de reprendre à l’heure du déconfinement progressif. C’est ainsi que le 21 juin dernier, Amira Bouraoui a écopé d’une peine de prison ferme avec incarcération immédiate. Elle est reconnue coupable de six chefs d’accusation dont « offense à l’Islam », « offense au Président de la République », et « incitation à violer le confinement ». Suite à de multiples pressions de ses sympathisants, et à la veille du 58ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, Amira a été remise en liberté provisoire en attendant son procès en appel, reporté au 24 septembre 2020.

Une révolution constante et infinie

L’ambition révolutionnaire d’Amira Bouraoui n’a pas de limite. Cependant, un énorme travail reste à accomplir pour une nouvelle société algérienne. L’avènement du Hirak fait écho aux révolutions passées et est prometteur d’une avancée vers un progrès infini. C’est pour cela qu’il faut absolument nous mobiliser pour qu’Amira reste libre après son procès car elle mène un combat à vie. Son procès en appel à été repoussé au 12 Novembre 2020. À l’heure où le monde est avide d’une justice internationale qui dépasse les frontières des pays que ce soit avec la révolution des parapluies à Hong Kong, les Gilets Jaunes en France, ou le mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, Amira Bouraoui et ses Hirakiens font partie d’un mouvement mondial de justice sociale qui n’est pas prêt de s’éteindre.

Nadia Benzaaza.

 

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