[Livre] Sofia Aouine : Rhapsodie des oubliés

Avec son premier roman, Sofia Aouine a marqué l’année littéraire 2019. Remportant de nombreux prix, la jeune femme s’est imposée dans la cour des grands noms de la littérature contemporaine avec Rhapsodie des oubliés, dans lequel la romancière donne la part belle aux laissés pour compte du quartier de Barbès-La Goutte d’or, à Paris.

Abad a 13 ans, et vit à la Goutte d’or. Sa famille, exilée du Liban, transporte avec elle l’arrachement de ses racines, l’abandon de sa terre, et la disparition de ses proches. Ça ne laisse pas beaucoup de place à l’amour, au bonheur, ou même à la communication orale. Alors Abad s’invente son propre monde.

Avec Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine revisite les Quatre-cent coups de Truffaut et en fait une version urbaine, où les prostituées au grand coeur, tabassées par leur maquereau côtoient les drogués au crack du quartier et les frères musulmans sont les voisins de Femens. Dans cette réalité si dure, l’auteure plonge dans les pensées intimes du petit Abad, dans une fuite en avant, avec beaucoup de poésie, et une écriture rythmée, comme un bon morceau de rap. L’innocence naturelle de l’enfance laisse la place à la douleur de perdre un être cher, par la mort, l’exil, ou un placement en famille d’accueil.

 

Dialna - Sofia Aouine
Le premier roman de Sofia Aouine, « Rhapsodie des oubliés » est sorti chez La Martinière –
© Photo ALEXANDRE ISARD

 

À 13 ans, Abad ne pense qu’à la masturbation frénétique, et au sexe. En pleine puberté, il essaie de gérer le mieux possible son premier amour et ses émois sexuels. Des militantes Femens aux seins nus s’installent juste en face de chez lui, et l’adolescent fait payer l’accès à sa chambre à ses copains de classe, pour une séance interdite de peep-show. Quand ses parents et le voisinage découvre son manège, c’est forcément avec éclats. Abad est considéré comme « primo-délinquant » par les services sociaux, et doit consulter une psychologue. Ethel Futherman, ou « la dame d’ouvrir dedans », se fraie difficilement un chemin dans son monde, et tente de le faire se dévoiler, par la parole, ou l’écriture…

 

Dialna - Sofia Aouine

Ces oubliés que le titre nomme, ce sont tous ces personnages, que la société, la norme laisse de côté. Les immigrés ayant fui la guerre, les prostituées africaines, comme Gervaise, vendant leurs corps pour tenter en vain de rembourser une dette, mais aussi les personnes âgées, et isolées, ou encore les descendants de déportés de la deuxième guerre mondiale, à l’histoire personnelle et familiale si trouble, comme Ether.

Sofia Aouine peint des portraits de gueules cassées par la vie, dans une galerie des bas-fonds. Abad nous sert de guide dans ce quartier de la Goutte d’or. Malgré sa courte existence, il se pose des questions d’adulte, avec ses mots d’enfants. Seul, dans sa rage, il erre dans le quartier entre virée nocturne et course contre son destin.

Loin de l’image d’Epinal de Paris, Sofia Aouine propose une vision de Paris populaire et rude à la fois, comme si Émile Zola rencontrait la Scred Connexion. Et ça percute comme de bonnes punchlines, ça émeut comme de la poésie. « Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles », explique Abad, si pragmatique, dans cet opéra urbain. Dans la merde, on peut aussi y trouver la vie.

Avec ce premier roman remarqué Sofia Aouine a remporté des prix littéraires de renom. Le Prix de flore, tout d’abord, en novembre 2019, le Prix BeurFM Méditerranée-TV5 Monde, en février 2020, ainsi que le Prix littéraire On’, en ce mois d’avril 2019. On attend avec impatience la suite de sa carrière littéraire.

 

Sofia Aouine
Rhapsodie des oubliés
Éditions de la Martinière

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