[Interview] Baloji, le poète kongaulois

Dialna - Baloji

Un an après la sortie du sublime 137, avenue Kaniama, Baloji continue une tournée internationale. Avec une carrière de plus de 20 ans, dont 10 en solo, parsemée de hauts et de bas, l’ancien membre du groupe de rap belge Starflam ne cesse de se réinventer, avec pour objectif, atteindre le beau par la poésie.

Ce troisième album est d’ores et déjà annoncé comme son dernier, alors que la consécration semble enfin arriver. Baloji ne fait rien comme les autres, et c’est aussi pour ça qu’il est fascinant. Après avoir consacré un son du lundi au superbe Peau de chagrin-Bleu de nuit et fait un reportage photo de son concert, en novembre dernier, il était évident pour Dialna d’aller à sa rencontre pour parler création artistique, double culture et rap. Mais avant cela, retour sur le parcours de ce rappeur belge.

Dialna - Baloji
Pochette de l’album « 137, avenue Kaniama »
© Kristin-Lee Moolman

De MC Balo à Baloji

L’histoire personnelle de Baloji est une succession d’épreuves et de ruptures. La singularité de son parcours nourrit son art depuis le début. Né à Lubumbashi d’une union illégitime, il est emmené en Belgique par son père à l’âge de trois ans. Ostende, d’abord. La ville où Marvin Gaye est venu se réfugier dans les années 70 influencera Baloji pour son premier album, Hotel Impala. Puis la famille s’installe à Liège. Après une scolarité chez les Jésuites, le jeune adolescent quitte sa famille et l’école à 15 ans. C’est à cette période qu’il découvre le rap, une passion jamais reniée depuis. Dans les années 90, il fonde le groupe Starflam avec des amis. En 1998, leur premier album au titre éponyme sort. Son successeur Survivant, sort en mars 2001 et devient disque de platine en Belgique. Le groupe rencontre un vrai succès d’estime et commercial. Mais le troisième album, Donne-moi de l’amour peine à rencontrer son public. Les difficiles prises de décisions collectives poussent Baloji (MC Balo) à quitter le groupe en 2004, et à arrêter la musique.

Peu de temps après;, il reçoit une lettre de sa mère, qu’il n’a plus revue depuis son départ du Congo. Elle l’a vu à la télévision, lui demande des nouvelles et lui explique qu’elle avait prédit sa carrière puisqu’il était parti vivre au pays de Marvin Gaye. Il se remet à écrire et composer, et propose au public, en 2008, un petit bijou, Hotel Impala. Dans cet album en réponse à sa mère, il raconte l’histoire de sa vie. Situation familiale difficile, délinquance, séjour en centre de rétention, Baloji s’y livre totalement, avec en filigrane, l’ombre de Marvin Gaye, survolant certains morceaux, notamment le magnifique Ostende Transit. L’album, aux influences soul et jazz, touche à la grâce, et nous touche en plein coeur en même temps. Certifié disque d’or, l’album fera l’objet d’une tournée internationale. Hotel Impala est un hommage à ses parents, tout autant qu’au prince de la Soul. Il y décrit sa condition d’Afropéen, en prédisant un retour aux sources. I’m going home, comme disait Marvin, encore lui.

Baloji retourne au Congo revoir ses parents, fier de son parcours, son disque d’or sous le bras. Rien ne se passe comme prévu, le décalage entre sa vie et celle de sa famille est flagrant. Il reste tout de même au Congo, et enregistre en six jours son deuxième album Kinshasa Succursale, avec des musiciens locaux, qui sortira en 2010. Changement d’ambiance, l’album se veut dans la lignée du morceau d’ouverture du premier album, Tout ceci ne vous rendra pas le Congo que le rappeur joue encore aujourd’hui sur scène. L’un des morceaux phares, Indépendance Cha Cha symbolise la portée politique et artistique assumée par le rappeur.

S’en suivent quelques années de galère, de ruptures de contrats en projets avortés. En 2015, il signe chez un nouveau label (Bella Union), et sort un EP malheureusement passé quasi inaperçu, 64 Bits and Malachite, où l’on retrouve déjà l’ambiance de l’album à suivre. En mars 2018, il nous offre le joyau 137 Avenue Kaniama (adresse où réside sa mère au Congo), véritable disque concept, plus proche d’un film musical que du simple album.

L’écoute de 137 avenue Kaniama est une expérience sensorielle. Les textes, denses et riches, sont de véritables trésors à découvrir, multipliant les double sens. Rien ne correspond à ce qu’on attend. L’album ne s’écoute pas d’une oreille distraite. On y plonge à corps et âme, pour ne rien rater. Le disque est composé de trois parties, symbolisées par trois couleurs. De nombreuses pistes sont doubles, multipliant les oppositions entre le léger et le grave, le dansant et la réflexion. Pour illustrer sa musique, Baloji réalise également lui-même ses clips, véritables courts métrages pleins de poésie. Sur scène, il est accompagné de musiciens, apportant ainsi une dimension quasi mystique à l’album. Le grand Baloji alterne tenues de scènes colorées, mélange le rap, la rumba congolaise, l’électro et même la funk pour faire bouger la foule. Impossible de rester immobile. Pour notre plus grand plaisir.

C’est ce poète atypique que Dialna est allée rencontrer.

Dialna - Baloji
Baloji au Café de la danse à Paris – Novembre 2018
© Nadialna

Il y a une dualité assez évidente en toi, que ce soit ta double culture Congo / Belgique, et ce  depuis tes débuts. Mais sur cet album cette dualité s’exprime aussi musicalement. Tu es un rappeur, mais, en France, avec les influences congolaises de l’album, tu vas plutôt avoir l’étiquette de « world music », voire de slam. Certains de tes morceaux sont doubles. Tu alternes textes profonds aux sujets personnels et morceaux qui paraissent légers, mais sont loin de l’être, comme « Bipolaire – Les Noirs », ou encore « L’hiver indien – Ghetto Mirador ». Tu dis dans « La dernière pluie » que tu fais une « musique trop blanche pour les noirs, et trop noire pour les blancs ». C’est ce que le concept de « Kongaulois » (titre d’un morceau dans l’album) représente pour toi ?

Baloji : Le mot Kongaulois vient d’un auteur de Brazzaville, Tchicaya U’Tamsi. Il l’a écrit dans un autre contexte. Dans son livre, il parle de son éducation française reçue en Afrique. Mais quand on parle d’une France ou d’une Belgique racisée, minoritaire et n’étant pas 100% de souche, avec des racines ailleurs, je trouve que l’expression fait sens. La situation est inversée, et je trouvais intéressant de se réapproprier le terme dans ce sens là. Ce besoin systématique de nous ramener à une autre identité que celle qui nous définit, à savoir être né ici, avoir grandi ici, la questions d’appartenance ce sont des problématiques hyper intéressantes. Je trouve que ce mot met tout ça en exergue.
Pour ce qui est de ma musique, c’est assez naturel. Ça vient parce que je me heurte à ça à chaque fois. Les gens ont du mal à accepter qu’on puisse être multiples. Ils ont du mal à accepter qu’on puisse aimer la musique congolaise et venir des musiques urbaines, aimer la chanson française, et l’électro, aimer l’image et la musique. Parce que maintenant on me demande si je suis réalisateur ou musicien ? Bah les deux ! Et ce n’est pas possible pour eux. J’ai fait une collection de lunettes, on m’a dit “Donc t’es styliste ? t’es pas musicien” Ils se posent les mauvaises questions, tout simplement.
Pour revenir aux morceaux dont tu me parlais, c’est un vrai plaisir d’écrire un morceau comme Bipolaire. Bien sûr, je cherche à tromper l’auditeur, pour le jeu. On l’écoute de manière distraite, on pense que je parle d’une femme, d’une relation amoureuse, alors qu’en fait je parle d’un label chez qui j’avais signé.

Le rap avant tout

Tu parlais de racines. Est ce que pour toi l’art en général et le rap en particulier, c’est une manière de se créer de nouvelles racines ?

B : Oui et non. Je vais te décevoir mais je l’assume à 100%. Je crois qu’être artiste aujourd’hui c’est un énorme privilège.  Si tu ne le fais pas pour te faire plaisir avant tout, pour l’aspect ludique, tu te trompes de carrière. Je dis ça mais la moitié des artistes que je connais sont vraiment dans ce système économique. Ils connaissent les chiffres dès la première semaine de ventes. Moi, je ne le suis pas assez, voire pas du tout. Sur mon disque je sais qu’il y a des thèmes très graves, mais je me suis juste énormément amusé, comme un enfant, et c’était hyper jouissif. Il y a ça et en même temps c’est un jeu d’orgueil. C’est se mettre une cible sur le torse et dire « OK, allez y vous pouvez tirer », alors qu’on a l’orgueil de dire, moi je vais faire de la musique, celle que j’ai envie d’entendre. Par exemple, j’adore Damso, mais honnêtement, après cinq morceaux, je m’ennuie un peu, ça me lasse vite. Je voulais faire une musique qui puise dans plusieurs ambiances, parce que je crois qu’on est tous multiples. On est tous influencés par plusieurs choses, on a des humeurs différentes et je crois que c’est important que de faire une musique qui reflète ce qu’on est.

 

Le rap, c’est une musique qui a quelque chose d’assez primaire, instinctif, et qui en même temps a une complexité assez affolante. C’est un genre musical qui se réinvente tout le temps.
Baloji

 

Justement, comment tu as lié tes deux cultures, ou identités en termes de musique  ? Tu es venu à la musique par le rap, c’était ton premier choix ?

B : Oui ça a été par le rap avant tout. Ça reste la musique que j’écoute le plus, celle que je préfère. C’est une musique qui a quelque chose d’assez primaire, instinctif, et qui en même temps a une complexité assez affolante. C’est un genre musical qui se réinvente tout le temps. C’est né aux États-Unis, dans un contexte particulier, et au final, c’est une musique qui peut s’adapter à tous les contextes. Les Américains eux-même réinventent ce style. C’est ce qui est un peu dommage aujourd’hui du côté francophone, on a plus de mal. Le rap, c’est autant Outkast que Migos. Ça reste la même musique. La trap aujourd’hui, tout le monde en fait, c’est spécifique à une région des États-Unis,  c’est une expression différente, et c’est devenu le son dominant aujourd’hui, et même là, ça s’adapte à chacun.

Tu écoutes quoi en rap en ce moment, du coup ?

B : J’écoute énormément Anderson .Paak. En rap français, l’an dernier, j’ai beaucoup aimé l’album Une main lave l’autre d’Alpha Wannn, ou encore La fête est finie d’Orelsan. Il fait partie de cette catégorie d’artistes qui ont vendu beaucoup de disques et qui, du coup, ont la pression de faire un single vendeur. Tu vends beaucoup, ça fait rentrer de l’argent, tu as donc toujours ça en tête, j’imagine.  Ça se sent dans son disque, mais il prend des risques, malgré tout, et amène des choses intéressantes. J’écoute aussi beaucoup de chanson française, de r’n’b, de soul, de jazz. J’adore une chanteuse qui s’appelle Khadija Bonnet, je suis totalement amoureux d’elle.

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Baloji sur le tournage de « Peau de chagrin – Bleu de nuit »
© Kristin-Lee Moolman

 

Tu abordais dans une interview ton rapport à la musique traditionnelle congolaise quand tu étais enfant. Tu disais que tu détestais ça, que tu sentais presque emprisonné. C’est une expérience partagée par de nombreux enfants d’immigrés, moi la première avec la musique berbère, par exemple. Comment t’es tu réconcilié avec cette musique ?

B : Ce qui m’a réconcilié avec cette musique c’est la culture du sample. Le rap m’a énormément apporté pour ça. L’artiste que j’ai samplé en premier, c’est Manu Dibango pour mon morceau Tout ceci ne vous rendra pas le Congo (sur l’album Hotel Impala). Et j’ai réalisé très naïvement qu’il y avait quelque chose à faire avec les samples de musique africaine pour créer de nouveaux morceaux. Comme les américains le font avec leur héritage, d’ailleurs. Une de mes grosses influences quand j’ai fait le morceau Indépendance cha cha (sur l’album Kinshasa Succursale), c’est le morceau Holla de Ghostface Killah (Wu Tang Clan), qui sample un vieux morceau des Delfonics, La la means I love you. Il se met à rapper quand le groupe ne chante pas. Il remplit le vide. J’ai trouvé ça génial, je me suis dit qu’il y avait un truc à faire. J’ai construit mon morceau, Indépendance cha cha de cette manière. J’ai mis du rap sur les passages sans chant du morceau original. Le Wu Tang a toujours eu cette démarche d’aller chercher des morceaux de leur héritage pour construire leur musique, pour eux, pour leurs parents. C’est ce qui m’a inspiré comme démarche avec la musique congolaise, et j’imagine que c’est valable pour tout le monde, comme pour toi, avec la musique berbère dont tu me parlais. Ce sont des morceaux que plus personne ne connait ici. Ce n’était même pas considéré comme des standards de la “world music”. Mais ça fait partie de ce que les gens ont vraiment écouté. Ça, c’est intéressant. Plutôt que d’aller copier des classiques américains, il y a tout un terreau qui est inexploité, et hyper intéressant. En écoutant Manu Dibango j’ai réalisé quel génie c’était. J’ai vu ensuite qu’il avait travaillé avec beaucoup de Congolais. Il a fait partie des gens qui ont amené la batterie dans la musique congolaise, par exemple. Ça valait le coup de se replonger la dedans. Donc, j’ai réécouté des gens comme Tabu Ley Rochereau qui est tout l’antithèse de ce que mes parents écoutent et qui m’énerve, que je trouvais insupportable ! Et je me suis dit que c’était hyper classe ! On n’était pas prêts, en fait. Quand je l’ai compris, j’ai trouvé ça incroyable.

Une oeuvre cathartique

Tu essayes de sensibiliser ta fille à cette musique congolaise du coup, de lui transmettre cet héritage ? Ou tu la laisses aller à son rythme et la découvrir quand elle sera prête ou curieuse  ?

B : Je suis un dictateur en musique avec ma fille (rires)! La musique, c’est le seul domaine où je suis un dictateur avec elle. On a un rituel, j’en parle dans l’album d’ailleurs. On se fait la chanson de la semaine, “Het lied van de week”, puisque ma fille parle flamand. C’est très important pour moi. Je lui fais écouter plein de choses différentes, et on va doucement pour la musique congolaise. Elle y arrivera. Du coup, elle a une culture musicale assez éclectique à son âge. On écoute aussi des choses grands publics, on mélange un peu tout ça. Je crois qu’il faut s’amuser avec la musique. Ça doit rester du plaisir.

Tu te livres beaucoup dans tes disques et ces récits très personnels, sont sublimés par une écriture détaillée, très cinématographique. Comment s’est passée l’élaboration de cet album ?

B : J’aime énormément les métaphores, l’art de l’image. Et puis, je suis un enfant de Jacques Brel. Je sais que tout le monde le cite. Je ne pense pas au côté artiste dégoulinant de sueur. Jacques Brel, c’est le chanteur des détails en fait. Comme dans Ces gens-là :

Et dans son cadre en bois
Y’a la moustache du père
Qu’est mort d’une glissade
Et qui regarde son troupeau
Bouffer la soupe froide
Et ça fait des grands « slurps »

Il décrit une scène, des personnages, comme un roman ou un film, avec tous les détails. Je m’en suis inspiré pour décrire la scène au restaurant avec ma mère, dans le morceau La dernière – Inconnu à cette adresse, par exemple :

Elle fait des petites boules de neige avec le manioc, qu’elle colorie vert pundu rouge ocre.
Et moi, plus je la regarde plus je me sens bête.
Avec ce disque sur les genoux, que j’ose même pas lui remettre.

C’est clairement mon inspiration d’écriture, le fait de raconter des détails. Ça permet d’avoir une idée précise du contexte, du cadre.

dialna - baloji
Baloji au Café de la danse à Paris – Novembre 2018 © Nadialna

 

Comment on passe d’un gamin qui arrête l’école à 15 ans, à un auteur qui produit des textes aussi riches, et détaillés ? Comment s’est fait ton apprentissage de l’écriture et quel est ton rapport à l’écriture aujourd’hui ??

B : J’ai longtemps eu un blocage pour l’écriture, parce que je n’avais pas du tout d’orthographe, et encore aujourd’hui je le ressens. Ça va mieux avec les avec les correcteurs orthographiques, mais j’ai un énorme complexe à l’écrit. Du coup je ne m’exprime pas toujours très bien, parce que je fais des fautes de conjugaison, de syntaxe.

Quand les gens te félicitent sur te textes, comment tu le vis ?

B : Honnêtement, je ne sais pas, parce que je suis hyper complexé. Je me dis vraiment que je suis un cave de ne pas savoir faire de phrases sans faire de faute. Je le vis un peu comme une espèce de fatalité.

Ça ne te donne pas plus confiance en toi ?

B : Un peu … mais j’adore la langue française, elle est d’une telle richesse. C’est vraiment passionnant à manier. Ça peut être hyper précis. On peut donner tellement de détails dans ce qu’on essaye d’exprimer que du coup c’est jouissif. J’apprends à prendre du plaisir à jouer avec cette langue.

Tu lis beaucoup ?

B : Non pas beaucoup, je suis une catastrophe (rires) ! Je suis dyslexique, et en plus, j’avais des problèmes de psychomotricité donc j’avais du retard à l’école. Je lisais très peu. J’avais aussi des problèmes de concentration. Et puis, j’ai rencontré un musicien qui m’a conseillé de lire la presse tous les jours. J’ai essayé et ça m’a beaucoup aidé, notamment à m’intéresser à pleins de sujets en même temps. J’ai commencé par lire de la presse plutôt sportive. Et puis, quand il y a eu une actualité très forte niveau politique, je m’y suis mis. Et j’y ai pris goût. C’est vraiment ce qui a formé ma curiosité, mon goût pour lire des opinions différentes, des parcours d’artistes. C’est finalement une manière d’être très à l’écoute. J’apprends beaucoup des autres.

Pour ce qui est de ta culture musicale, qu’est ce qui t’a formé ? C’est le fait d’avoir vécu au dessus d’un disquaire ? Ou d’avoir fait du rap  ?

B : C’est vrai que j’ai vécu au dessus d’un disquaire pendant sept ans. J’y passais tous les jours pour y piocher des disques. J’ai énormément appris. Il faisait vidéo-club aussi, du coup je me suis fait une culture musicale et cinématographique. J’y ai découvert ce qu’on appelle la musique blanche. Je me suis mis à écouter des choses vers lesquelles je ne serais jamais aller. Ça a aussi éveillé ma curiosité artistique. En cinéma, j’ai découvert le champ-contrechamp, et le fait de s’ennuyer dans un film, ce qui, sur papier, est inacceptable, quand on a grandi avec le cinéma qu’on a connu. C’était impensable. S’ennuyer dans un film, ça permet de te faire rentrer instantanément dans une certaine ambiance. Ça me fait penser au film turc Mustang. Dans ce film, tu sens que les auteurs, et le réalisateur prennent leur temps, tu y vois de la lenteur. C’est un rythme particulier. Au cinéma, on est habitués à de l’action, de la vitesse , du rythme pour te tenir en éveil. Là, c’était parfois contemplatif, mais toujours très beau. Le cinéma turc n’a rien à voir avec leurs feuilletons qui ont inondé le Maghreb (rires) !

Le pari cinématographique

Le cinéma tient une place importante chez toi. Tu as réalisé 3 courts métrages (dont le Kaniama Show), tu réalises tes clips, et tu as fini l’écriture d’un long que tu cherches à réaliser. Où en es-tu ?

B: Pour ce qui est du long métrage, je rencontre beaucoup de difficultés. Le scénario est fini, je suis en recherche de financement et on me refuse les subventions publiques. Ça m’énerve vraiment. On me refuse la casquette de réalisateur.

En quoi diffèrent l’écriture cinématographique et celle d’un album pour toi ? Les deux ont l’air très liées dans ton travail.

B : En fait, j’ai écrit mon album après avoir écrit la première version de mon scénario. J’ai tout appris en écrivant mon scénario. Je l’ai écrit en 90 jours. J’écrivais tous les jours, de 9h à 17h30, du lundi au vendredi. Ça m’a donné une rigueur de travail géniale, à laquelle je n’étais pas habitué. J’ai cru que mon scénario était bon et on m’a dit qu’il était naze. Ça a été un choc. Et puis, j’ai bossé avec un professionnel qui m’a appris à structurer mes idées, mon propos. J’ai appris comment ce qui se passe à la page 2 a une incidence à la page 78. J’ai donc essayé de faire mon album comme un film. Il s’appelle 137 avenue Kaniama et la chanson phare s’appelle Inconnu à cette adresse, c’est la deuxième partie d’une piste. Elle est cachée. Il y a aussi des chansons qui se correspondent. Des chansons doubles, des parties avec des couleurs. Je trouvais que c’était important de ne pas passer à coté de la dureté du propos d’un morceau comme L’hiver indien. Il  fait aussi partie des titres qui, à la première écoute paraissent légers si on ne s’attarde que sur la musique, très entrainante. Dès qu’on jette une oreille attentive au texte, on bascule dans complément autre chose. C’est aussi ce qui fait la force de l’album. On est obligés de s’arrêter sur les morceaux et d’y prêter réellement attention.

Parle-nous des obstacles que tu rencontres pour le financement de ton long métrage ?

B : Je suis bloqué pour le moment parce qu’ils ne me considèrent pas comme un auteur, tout simplement. certainement parce que je suis musicien. Donc je devrais être un musicien qui fait un film sur ce qu’il est, en tant que musicien comme l’a fait Abd El Malik.  Je ne sais pas. Mais ce n’est pas du tout mon propos. Pas du tout.

Tu peux nous dire de quoi va parler ton film ?

B : De sorcellerie !

À cause de ton prénom ?

B : Oui c’est lié à mon prénom. Ou plutôt lié à comment ce prénom prédestine ou pas. Il y a cette phrase de Toni Morrison : “Je ne suis pas la signification d’un nom que je n’ai pas choisi” qui exprime cela. Parfois des noms peuvent être lourds à porter, stigmatisants. Il y a une espèce d’assignation lié à ce nom. Tout l’environnement réagit d’une certaine manière en fonction de ce nom. Baloji signifie « sorcier » en Swahili. Mais au départ, la signification était « homme de science ». C’est l’évolution de la langue qui a transformé ce concept en élément maléfique. C’est aussi le catholicisme qui a modifié la perception de ces choses là. Il y a la bonne magie, la bonne science et la science occulte, la mauvaise. C’est aussi une volonté de réduire l’animisme à un fantasme sur les Africains qui ne connaissent pas la science classique. Mon film parle plus de ça que d’artiste qui raconte sa vie. J’ai l’impression que le cinéma n’autorise que ça : les histoires d’artistes qui racontent leurs vies d’artistes.

Tu penses que c’est la seule raison de ce refus ? 

B : Je suis un artiste, noir, qui plus est, qui ne va pas là où on l’attend. Je suis pas censé faire ce genre de film. Et visiblement, ils doutent de ma capacité à faire de la mise en scène. Ils estiment que le travail que j’ai fait jusque là n’est pas suffisant. J’ai vraiment eu du mal à décolérer. C’est déjà le deuxième refus. On a droit à une troisième et dernière tentative. Et je n’ai pas envie de faire de mon personnage principal un musicien, alors que tout le monde m’y pousse. Tout comme il est prévu que je joue dedans mais pas dans le rôle principal. Ce n’est pas le propos. On veut me ramener encore une fois à ce qu’a fait Abd El Malik. Je ne vois pas l’intérêt de son film pour moi. Il est peut-être très bien, mais moi en tant que cinéphile, je ne comprends pas pourquoi ce genre de film est subventionné. Il y a tellement de sujets beaucoup plus intéressants. Il y a aussi une espèce d’assignation raciale qui me ramène à ma condition et qui est navrante. Ça doit forcément jouer un rôle dans ce refus.

Quand tu es issu d’une minorité et que tu veux raconter toi-même ton histoire, il y a toujours quelqu’un pour le faire à ta place, non ?

B : Moi ça m’arrive tout le temps, c’est pour ça qu’on fait tout ça. J’écoutais un podcast récemment où Rokhaya Diallo disait qu’en tant que cinéaste, les gens lui disaient “ah t’es bien entourée”. Ce à quoi elle répondait : “Oui, comme n’importe quel cinéaste. Mais si je ne l’écris pas, il n’ y a pas de film. Je donne l’impulsion, je décide de la mise en scène, de tout. Sans moi, tout ça n’existe pas.“ Elle a totalement raison. J’ai même eu un manager qui m’a dit, en parlant de mon clip Peau de chagrin “ah tu as été bien entouré par la photographe, c’est elle qui a fait les cadres ». Le gars ne pouvait pas s’imaginer que ce travail là de conception artistique et technique venait de moi. Pour lui, ce n’est pas possible que je sois capable de faire ça, parce que je n’ai pas fait de grande école de cinéma. Je suis ramené à ça constamment. On m’a forcément aidé pour faire quelque chose d’aussi bien. C’est toi qui signes mais c’est les autres qui font le taf.

Dans tous les domaines où on n’attend pas ces populations, il y a cette propension à renier le talent.

B : Oui. Quand tu fais un disque de rap, c’est acceptable parce que t’es un noir et que tu fais de la musique. C’est normal. Mais si tu fais autre chose, c’est pas normal, il y a forcément d’autres personnes qui font le boulot pour toi. Ce n’est pas naturel.

 

C’est amusant de faire ces chansons à tiroir. Et puis c’est aussi une manière de dire les choses à demi mot.
Baloji

 

As-tu eu la même manière de travailler pour écrire ton album, avec des sessions intensives quotidiennes ? Ou t’es tu autorisé plus de liberté dans ta création ? 

B : J’ai fait pareil, j’écrivais tous les jours. Rien de glamour. J’écris tous les jours. Minimum 4h par jour. Ça m’a pris un an et demi. Je pense d’abord au sujet, puis à la musique, et enfin au texte, en dernier. Je fais tous à l’envers. D’abord le sujet, parfois même le titre en premier. Pour Tanganyka, ça s’est passé comme ça. Même pour Mon étoile – Bipolaire, ou L’hiver indien, pareil.

Casser les codes

Pourquoi y a-t-il ces morceaux doubles ? Comment ça t’est venu, et comment as-tu pu convaincre un label de te suivre dans cette démarche ?

B : J’ai la chance d’avoir un label anglais. Ils ne comprennent rien de ce que je raconte (rires) ! Ils m’ont dit OK. En même temps, j’étais vraiment dans la plus pure tradition congolaise. Dans la musique congolaise, les chansons durent en moyenne entre sept et quatorze minute. C’est pareil pour la musique nigériane, ou même au Maroc. Les chansons sont hyper longues, et parfois ça change de rythme en cours de morceau. J’étais obsédé par un groupe qui s’appelle Zaiko langa langa qui faisait des chansons qui démarraient en petites balades et qui ensuite partaient en chansons de fête. Je trouvais ça génial ! Mon guitariste m’expliquait que dans les années 60, à la base, c’était des comptines, comme des petites leçons de vie, puis on les adaptait pour faire danser. Ensuite, les gens ont surtout gardé la partie dansante. J’ai trouvé cette manière de penser et concevoir la musique fascinant. C’est ça, l’héritage congolais. De plus en plus de gens s’y mettent maintenant. Sur son dernier album, j’ai entendu Youssoupha le faire. C’est amusant de faire ces chansons à tiroir. Et puis c’est aussi une manière de dire les choses à demi mot. Une chanson comme Inconnu à cette adresse, j’ai hésité à la mettre en avant. Donc elle est un peu cachée, en deuxième partie de piste, après La dernière.

D’ailleurs tu ne la joues pas sur scène, c’est lié ?

B : On est censé la faire. Mais à chaque fois, on n’a pas le temps ! Si on revient au printemps, elle fera partie des chansons qu’on fera sans faute. Sur le disque, elle est vraiment cachée, il faut vraiment l’écouter en entier pour l’avoir.

Je n’ai qu’un seul métier, c’est de faire de la poésie.
Baloji

On voit que ta création artistique est sans limite. Si on résume, tu es musicien, auteur, rappeur, réalisateur, photographe, designer (tu as créé des lunettes de soleil et tu dessines aussi des costumes, en tout cas celui de la pochette de l’album), j’oublie quelque chose ?

B : Je dessine des bijoux aussi ! Des bagues avec de la malachite. Voila, c’est tout !

Ça t’apporte quoi de particulier de créer dans tous ces domaines différents ?

B : Pour moi, c’est juste une extension de la musique en fait. Je n’ai qu’un seul métier, c’est de faire de la poésie. Par exemple quand je fais un clip, c’est de la poésie en mouvement. Mon dernier clip est vraiment à l’image de ce que je te raconte. Il reprend trois morceaux et fait 13 minutes !

Ça casse les codes de ce qui passe en radio et/ou à la télé. Ça a une conséquence sur tes passages j’imagine ?

B : Oui, c’est clair. Je ne passe pas beaucoup en radio, ou en télé d’ailleurs. Avec un clip de 13 minutes, ce n’est pas gagné ! Déjà le précédent durait neuf minutes, ce n’était pas facile, là j’ai pété le score. C’est vrai que c’est un gros risque. Mais c’est la valeur de la poésie.

Sur ton passeport, à profession, tu mets “poète” donc ?

B : Oui c’est mon seul métier, vraiment. Tout le reste tourne autour de ça. Les bijoux en malachite, c’est parce que j’ai écrit un morceau sur les métaux précieux et je trouvais ça drôle parce que j’ai grandi avec la malachite qui est la seule pierre précieuse qui n’a pratiquement aucune valeur, si ce n’est une valeur affective. C’est génial de se lier, de ne donner qu’une valeur affective à une pierre précieuse ; le terme en devient amusant. On revient encore à cette dualité. C’est un dérivé de cuivre mais qui ne vaut rien. Je fais aussi des lunettes de soleil en malachite.

 

Dialna- Baloji
Baloji au Café de la danse à Paris – Novembre 2018 © Nadialna

 

On doit forcément te parler souvent de sapologie, je sais que tu n’aimes pas ce concept. D’où vient ce gout pour le design, le côté original des tenues sur scène notamment ?

B: Je ne sais pas, pour moi, c’est normal. En tout cas c’est normal pour n’importe quel artiste, non ? Sur scène, on est habillés en hommage aux groupes de mariages, tous assortis, le même costume, un peu cheap. On s’amuse bien avec ça. Je mets aussi des coiffes traditionnelles, des Gele. Et du coup tout le monde pense que je gay, androgyne. Je trouve ça amusant de jouer avec des codes qui mettent de l’ambiguïté là où il n’y en pas.

A tes débuts, sur scène, tu ne prêtais pas particulièrement attention à ça sur scène par exemple.

B : Oui c’était différent, j’étais jeune. Pour les puristes de rap d’aujourd’hui, ils doivent ce dire “c’est quoi ce malade?” Mais c’est intéressant parce qu’aujourd’hui le rap reprend une esthétique punk. Ces codes sont repris avec les tatouages, les coiffures, l’extravagance, mais en fait très souvent, ils sont hyper conservateurs, beaucoup plus qu’avant, et que dans d’autres styles de musique. C’est terrible parce que je choque plus avec mon gele, que n’importe quel rappeur avec des tatouages sur le visage.

Pour moi les disques, la scène, ce sont des terrains de jeu. Mais pour mes partenaires, ce n’est pas du tout un jeu. C’est un terrain d’enjeu.
Baloji

On le voit aussi avec le public dans la salle à tes concerts. A priori, on se dit que ce ne sont pas forcément des auditeurs de rap au quotidien. Tu réagis comment à ça, sachant que tu viens du rap, que tu en écoutes toujours ?

B : C’est une bonne question, j’ai pleins de points de vue quasiment antinomiques sur la question. En tout cas c’est une question que je me pose, oui. Ça me traverse l’esprit et en même temps, “dans le rap les années comptent double”, comme j’ai pu le lire il n’y a pas si longtemps. Tu peux très vite être has been, être oublié. Une nouvelle génération en chasse une autre et même si le propos reste parfois le même, les voix qui le portent changent. Les classiques d’hier, on s’en fout presque. Les gens de mon label me parlent de statistiques concernant mon public. J’apprends qu’il est majoritairement trentenaire et féminin. Quand on me dit « Les stats montrent que ton public est à tant de % ceci ou cela… », ce n’est pas le genre de phrases auxquels on s’attend. Il faut appréhender et digérer ces infos.
À coté de ça, les mecs de mon âge qui font du rap, j’ai un souci avec leur discours, leur posture.  Il y a une certaine nostalgie d’un temps passé. Après, j’imagine que quand tu as vendu énormément de disques tu ne peux être que nostalgique de ça ! Moi, je n’ai pas connu ça. La nostalgie du temps où je vendais 200 000 albums, je ne peux pas la connaitre vu que ce n’est jamais arrivé !  Même chez des gens comme Youssoupha, ou Kery James, je sens beaucoup de nostalgie. En fait, il faut juste évoluer et faire autre chose, se laisser porter par ce qu’on est, comme eux se sont laissés porter quand ils sont arrivés. Les choses sont très figées, très arrêtées. Moi je suis très fan d’Andre 3000 (Outkast), pour sa liberté, c’est mon héros ultime. C’est marrant parce que le rap est une musique qui prône la liberté et le droit à la différence.  Et aujourd’hui on a un style où justement tout le monde se ressemble. Je ne sais pas qui est Lomepal, qui est Romeo Elvis. Pour moi ce sont les mêmes.

Dialna - Baloji
Baloji au Café de la danse à Paris – Novembre 2018 © Nadialna

Mais a-t-on encore des choses à dire en tant que rappeur, après un certain âge ? Tu approches la quarantaine, ce sont des questions que tu te poses ?

B : Je sais pas, il y a des gens qui se réinventent. Quelqu’un comme Soprano, je dois avoir le même âge que lui. Je n’écoute pas forcément ce qu’il fait aujourd’hui, mais il fait autre chose, il n’essaye pas d’être en compétition avec un gamin de 20 ans. Tu ne peux pas faire ça, ça ne fait pas sens. C’est ce qui est intéressant, c’est de parler d’autres problématiques. Alors oui ton public change aussi.
Mais ça évolue, il faut que ça se passe comme ça. Les disques intéressants ne sont pas forcément les premiers. Gainsbourg, Tabu Ley Rochereau ont fait leurs disques les plus intéressants après 15 ans de carrière. Et ça c’est possible quand l’artiste vit des choses, c’est l’essentiel. Même ceux qui ont énormément vendu peuvent avoir des choses intéressantes à raconter. Un rapport à l’argent, à la communauté. Il y a toujours des nouveaux thèmes à aborder, comme la famille, au sens premier ou au sens plus large. J’aimerais bien entendre ce genre de choses.

Du rap pour “adultes” quoi ?

B : Oui on veut entendre autre chose. Et puis ça veut pas dire que parce que t’as passé 35 ans, tu dois forcément écouter de la musique “de vieux”. Je refuse ! Mais une approche différente de certains thèmes, ça j’en redemande.

Est ce que ça ne vient pas aussi des maisons de disques ou certaines radios qui ont voulu faire du rap  une musique pour adolescents ?

B : Complètement ! Regarde Booba, il doit avoir 42 ans et parle comme s’il en avait 20. Il le sait pertinemment.  Quand tu l’écoutes, tu as l’impression qu’il est plus jeune maintenant que quand il l’était. Mais, pourquoi pas !
La majorité des rappeurs français sont de vrais comptables aussi. Donc rien n’est fait au hasard. Moi je suis tellement naïf, je m’amuse et je ne calcule pas les enjeux financiers. Pour moi les disques, la scène, ce sont des terrains de jeu. Mais pour mes partenaires, ce n’est pas du tout un jeu. C’est un terrain d’enjeu.

Dans l’album tu évoques que celui-ci sera ton dernier. C’est vraiment le cas ?

B : A proprement parlé, oui. J’ai un projet musical autour de mon film, la BO quoi. Mon modèle économique en tant qu’artiste est compliqué. Mais peut-être que ça changera.

Mais tu n’en diras pas plus ?

B : Non je ne peux pas ! Mais je vous donnerai des nouvelles ! Tout est lié au film pour le moment. On verra.

Quels sont tes coups de coeur du moment ?

B : J’en ai au moins 100 000 ! En musique j’adore Burna Boy, Khadija Bonnet, par exemple. J’écoute de la musique constamment. Je te citais Alpha Wan tout à l’heure. Un de mes films “de chevet” c’est Moonlight de Barry Jenkins. Pour mon film, c’est une référence ultime. Il y a eu un film belge qui s’appelle Girl, sur une danseuse transgenre, qui est incroyable, une petite merveille. J’adore aussi l’art mexicain, ce sont vraiment les meilleurs, que ce soit en peinture, sculpture, architecture, en cinéma aussi. Ils sont touchés par la grâce. Donald Trump n’a rien compris. Je peux continuer pendant des heures sur ce que j’aime !

Photo en Une : © Kristin-Lee Moolman

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